Un mort réapparaît entre la justice, les medias et le gouvernement

Publié le par sophie tournon

Ce 12 mars 2009, Mme Pikria Vepkhadze, députée représentante du parti d'opposition la Nouvelle droite, a fait savoir que la grâce présidentielle de novembre 2007, dont la teneur avait longtemps été tenue secrète, a permis aux 4 accusés du meurtre de Sandro Guirgvliani de réduire leur peine et que leur sortie de prison est prévue d'un jour à l'autre (Georgia Times, 12.03.2009, http://www.georgiatimes.info/?area=newsItem&id=8772&path=news et Civil Georgia, 12.03.2009, http://www.civil.ge/rus/article.php?id=18816). Cette déclaration, confirmée par le gouvernement, remet en mémoire un événement qui défraya la chronique judiciaro-politique de 2006. Le procès des meurtriers présumés de Sandro Guirgviani avait été l'occasion d'une lutte politique entre l'opposition et le ministère de l'Intérieur, et a jeté le discrédit sur l'indépendance de la Justice, la liberté de la presse ainsi que sur l'entourage du président Saakachvili. Le 13 mars, deux députés de l'opposition ont démissionné de la Commission pour la grâce présidentielle, pour protester contre cette décision prise à leur insu. Selon la loi, le président a le droit de gracier sans passer par la Commission (Civil Georgia, 13.03.2009, http://www.civil.ge/rus/article.php?id=18823).

L'AFFAIRE : Le 28 février 2006, le corps sans vie et lacéré de Sandro Guirgvliani, 28 ans, est retrouvé dans les environs de Tbilissi. Le jeune homme était à la tête du département des relations internationales de la Banque géorgienne unie. Les circonstances du décès sont connues mais bien des non-dits demeurent sur les causes profondes de son enlèvement, et les commanditaires de ce meurtre particulièrement sauvage ne seraient pas inquiétés grâce à leur fonction au gouvernement.

ROLE PREMIER DES MEDIAS INDEPENDANTS : C'est à la suite d'un reportage mené par la chaine indépendante Imedi, et diffusé le 12 février, que l'affaire prend de l'ampleur. Selon l'enquête de la chaîne, Sandro Guirgvliani a été vu pour la dernière fois le 27 février dans un bar huppé de Tbilissi, où l'épouse de Vano Merabichvili, ministre de l'Intérieure, et d'autres personnalité du même ministère se sont réunies. Sandro Guirgvliani aurait eu des mots avec une amie qui accompagnait l'épouse du ministre ou, selon une autre version, aurait insulté l'un des hauts fonctionnaires présents. En sortant du bar, lui et un ami, dernier témoin à l'avoir vu en vie, sont enlevés en voiture et menés hors de Tbilissi. L'ami parvient à s'enfuir, mais Sandro Guirgvliani est torturé, assassiné et son corps abandonné.

MONTEE AU CRENEAU DE L'OPPOSITION : Dès le 21 février, la mère de Sandro Guirgvliani, secondée par l'Association des jeunes juristes, organise une conférence de presse pour demander des comptes à la justice et au ministère de l'Intérieur impliqué dans cet assassinat. Le lendemain, deux députés de l'opposition exigent une enquête pour révéler l'identité des kidnappeurs et meurtriers liés au ministère de l'Intérieure, ainsi que la démission des suspects et du ministre de l'Intérieur. Le 25 février, le ministre Vano Merabichvili fait une première déclaration et refuse de démettre de leur fonction ses collègues accusés. L'opposition critique le fait que l'enquête sur le meurtre soit menée par le ministère de l'Intérieur, et non par la seule Procurature générale.

Le 28, un député de l'opposition interviewe le rescapé de l'enlèvement en tant que témoin. Ce dernier déclare qu'un membre de l'équipe du ministre de l'Intérieur ressemble à l'un de ses ravisseurs. Le même jour, au Parlement, le ministre Merabichvili nie tout lien entre lui, les siens et le meurtre et parle de tentative de discrédit à son encontre. Lors de son discours, des députés de l'opposition quittent ostensiblement l'assemblée en signe de protestation, et réclament sa démission (Civil Georgia, 01.03.2006, http://www.civil.ge/rus/article.php?id=10148). Le meurtre de Sandro Guirgvliani se politise rapidement au point de devenir une affaire d'Etat.

LES ACCUSES, DES BOUCS EMISSAIRES? Le 6 mars 2006, Vano Merabichvili annonce que 4 officiers de son ministère sont accusés du meurtre de Sandro Guirgvliani et arrêtés. L'opposition craint que ces arrestations ne mettent un terme à une enquête qui dérange aux plus hauts niveaux. Le 13 mars, Sozar Soubari, médiateur de la République, déclare que le meurtre de Guirgvliani constitue une "menace" pour le gouvernement, et déplore le fait que certains membres du ministère de l'Intérieur s'estiment au-dessus des lois. Il regrette que les suspects soient toujours en poste, alors qu'en démocratie, ils auraient démissionné. Peu après, les deux principaux suspects, Data Akhalaya et Oleg Melnikov, annoncent leur mise à pied temporaire, le temps que l'enquête se termine (Civil Georgia, 13.03.2006, http://www.civil.ge/rus/article.php?id=10253).

Le 16 mars, le président Saakachvili organise une conférence de presse au cours de laquelle il confirme son soutien envers son ministre Merabichvili. "La géorgie n'a jamais eu une police aussi efficace... Qui aurait pu imaginer qu'un jour nos patrouilles auraient une aussi bonne réputation?... Cela on le doit à Merabichvili et à chacun d'entre nous. C'est pourquoi nous protègerons la police jusqu'au bout", a-t-il déclaré. En outre, il retourne les accusations des députés de l'opposition contre eux, les accusant d'être liés au monde criminel : "Ce sont toujours les mêmes qui s'expriment [contre nous]... J'en connais très bien les raisons. Nous avons mis le doigt sur les intérêts mafieux des oligarques", cette accusation visant directement Baadri Patarkatsichvili, oligarque puissant, opposé à Saakachvili, et propriétaire de la chaîne Imedi. Le même jour, le politologue Gia Nodia, du CIPDD, affirme que cette affaire constitue "l'événement le plus critique" pour le pouvoir depuis l'été 2004 (Civil Georgia, 17.03.2006, http://www.civil.ge/rus/article.php?id=10306).

UNE JUSTICE EXPEDITIVE : En juin, les interrogations des témoins présents dans le bar huppé le 27 février commencent. L'opposition prend le juge à parti, dénonçant son parti pris dans l'affaire. Le président de la Cour Suprême les fait sortir et interdit l'accès aux interrogations au député Davit Gamkrelidze, leader de la Nouvelle droite. Le 6 juillet 2006, la Cour rend son jugement, après seulement 10 jours d'enquête. Quatre inculpés sont passibles de 8 ans de prison pour le leader, et de 7 ans pour chacun de ses 3 acolytes.

Le seul témoin de l'enlèvement de Sandro Guirgvliani conteste la présence de certains inculpés le jour des faits, il semblerait qu'un des hommes jugés remplace un suspect haut placé au ministère de l'Intérieur (Civil Georgia, 05.07.2009, http://www.civil.ge/rus/article.php?id=11265). L'opposition conteste le jugement et dénonce une mascarade où le véritable meneur du meurtre est toujours en poste au ministère. Le juge Giorgui Tchemia est accusé d'incompétence et de corruption, l'indépendance de la Justice étant bafouée. L'avocat de la famille Guirgvliani dénonce un procès inique où toute la vérité sur l'affaire n'a pas été dite. Le ministre de la Résolution des conflits Guiorgui Khaindrava dénonce à son tour le procès, il est démissionné peu après (Civil Georgia, 06.07.2006, http://www.civil.ge/rus/article.php?id=11278).


LA PRESSE SOUS PRESSION? Le 6 juillet, Eka Khoperia, qui anime l'émission télévisée de débats en direct "Sujet libre" sur la chaîne pro-gouvernementale Roustavi2, annonce sa démission suite à son refus d'accueillir dans son émission l'un des accusés qui impose ses conditions. Elle réclame en direct la démission du ministre de l'Intérieur. Sa direction affirme qu'aucune pression n'a été faite sur cette journaliste dont le comportement est qualifié "d'étrange et d'impulsif" (Eurasianet, 06.07.2009, http://www.eurasianet.org/russian/departments/civilsociety/articles/eav071006ru.shtml)

En juillet 2007, la Cour suprême de Géorgie réduit la peine des 4 accusés de meurtre de 6 mois. (Civil Georgia, 31.07.2007, http://www.civil.ge/rus/article.php?id=14000)

Le 28 janvier 2009, l'opposition remet la liste des personnalités qui, selon elle, doivent être interrogées et jugées pour leur implication dans le meurtre du jeune Sandro Guirgvliani. Dans cette liste figure en premier lieu le ministre de l'Intérieur Vano Merabichvili, suivi des anciens procureurs et juges ayant expédié l'affaire, les 4 perpétrateurs ainsi que l'épouse du ministre (Georgia Times, 28.01.2009, http://www.georgiatimes.info/?area=articleItem&id=6665&path=news)




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