Rapide historique et situation de la liberté de parole dans les médias en Géorgie

Publié le par sophie tournon

La question de la liberté de parole des médias géorgiens occupe une partie des débats actuellement en cours en Géorgie. Tenguiz Ablotia, du Centre de journalistique extrême, retrace un rapide historique des relations entre les médias et le pouvoir (Apsny, Tenguiz Ablotia du Centre de journalistique extrême, 25.03.2009).


M. Ablotia rappelle que du temps de l'URSS, les médias géorgiens jouissaient d'une plus large marge de manœuvre (en dehors des thèmes sensibles telle la politique) que ses homologues soviétiques. Il affirme que cette différence est propre à la culture géorgienne, plus "libérale". Ainsi, certains films occidentaux et même de la musique populaire occidentale étaient diffusés, alors qu'ailleurs en URSS, cela était interdit ou réservé à un cercle fermé.

A l'époque du président Zviad Gamsakhourdia, le contrôle de l'Etat sur les médias était total, l'opposition était réduite au silence. Cette situation fut, selon l'auteur, l'une des causes de la guerre civile qui renversa le dirigeant et amena Edouard Chevardnadze au pouvoir.

 

Toutefois, la situation ne changea pas pour les médias qui demeurèrent muselés, dans le contexte politique extrêmement tendu de guerre civile et de conflit en Abkhazie. En 1993, la nouvelle chaîne de télé "Ibervisia" naquit et diffusait ses émissions dans la seule capitale. Elle ne se démarquait pas fondamentalement de la chaîne d'Etat, du fait notamment du contrôle exercé par les Mkhedrioni, une des milices dominantes dans les couloirs de l'Etat. Au milieu des années 1990, les journaux "Rezonansi" et "Alia" ouvrirent la brèche et les critiques purent enfin concerner le gouvernement, mais elles restaient vagues et générales : "Parler de faits concrets était dangereux, le pays était sous la coupe de formations armées". L'auteur revient sur l'enlèvement d'un journaliste de "Rezonansi" qui avait osé critiqué les Mkhedrioni, et qui eut la chance de s'en sortir indemne.
La situation s'éclaircit vers 1995, quand Edouard Chevardnadze évinça ces milices, et la presse - mais pas encore la télé - put enfin accuser concrètement hauts fonctionnaires et personnalités au pouvoir, parvenant même à obtenir la démission de Chota Kviraia, ministre de l'Intérieur de l'époque. En 1996, Guiorgui Targamadze, célèbre journaliste de "Ibervisia" au bord du dépôt de bilan, entra en politique auprès d'Aslan Abachidze. Il est aujourd'hui député de l'opposition.

L'année suivante, la ville de Roustavi voit naître la chaîne "Roustavi 2" dont le ton détonna dans le paysage audiovisuel  géorgien. Soutenu par l'ambassade des Etats-Unis et l'ONG "Internews", le propriétaire de cette petite chaîne privée Eros Kintsmarichvili parvint non sans difficulté à décrocher l'autorisation d'émettre au niveau national. "Cela changea radicalement le monde de l'information dans le pays. On vit pour la première fois des débats politiques qui introduisaient la culture des joutes politiques en Géorgie." Roustavi 2 devint l'étalon des médias géorgiens, le modèle à suivre.
De 1998 à 2003, les chaînes fleurirent, la télévision géorgienne se diversifiait. Mais M. Ablotia souligne qu'elles dépendaient toutes de la (bonne) volonté de leurs propriétaires, et tombèrent immanquablement dans les mains des oligarques plus ou moins liés au monde politique. Le dirigeant de "Roustavi 2" était ainsi lié à Zourab Jvania, président du Parlement. L'homme d'affaires russe Bidzine Ivanichvili était lui propriétaire de « la 8e chaîne », pratiquement détachée du monde politique géorgien. « Iveria » appartenait au ministre Fridon Indjia avant de finalement revenir à l'homme d'affaires Zaza Okrouachvili, lié à l'opposant Aslan Abachidze. « Imedi » fut fondée par l'oligarque russe Badri Patarkatsichvili, chassé de Russie par Vladimir Poutine. Le businessman Vano Tchkhartichvili contrôla « Mze » jusqu'à la révolution des roses en 2003. Enfin, « Kavkassia » de Davit Akoubardia était le maillon faible mais réellement indépendant de la télé géorgienne.

Le 5 octobre 2001, la chaîne « Roustavi 2 » fut assaillie par des hommes du ministère de la Défense et fut empêchée d'émettre, au prétexte d'impôts impayés. Une manifestation populaire de soutien à la chaîne obligea Edouard Chevardnadze à lâcher du lest et à licencier quelques ministres. Le président venait de perdre la guerre des médias qui tous, ou presque, étaient passés à l'opposition, « Roustavi 2 » étant la plus virulente.

 

A la suite de la prise de pouvoir de Mikhéil Saakachvili, la situation évolua de nouveau. Le nouveau pouvoir chercha à prendre le contrôle des médias, et de nombreuses chaînes durent fermer ou changer de propriétaire. La diffusion en direct de débats politiques était plus aléatoire. En 2008, affirme l'auteur, le paysage médiatique géorgien était divisé en deux : « Roustavi 2 » était le porte-parole du pouvoir et « Imedi » de l'opposition. Cette dernière fut fermée avec une grande violence de la part des forces de l'ordre surarmées en novembre 2007.

Par la suite, « les mois de septembre, octobre en en partie de novembre 2008 peuvent être considérés comme les plus sombres de ces dernières années pour la télévision, cela sautait aux yeux. »

« Au final, l'année 2008 peut être vue comme la pire du point de vue de la liberté des médias, surtout électroniques. » La situation poussa le secrétaire général de l'OTAN à exprimer ses craintes quant au développement de la liberté de parole en Géorgie. Immédiatement, Mikhéil Saakachvili « imposa par décret » les débats politiques aux chaînes télévisées, qui ne se firent pas prier.

 

« Aujourd'hui, les médias en Géorgie sont relativement ouverts et libres ».

- « Roustavi 2 » fut un temps propriété de l'homme d'affaires Kibar Khalvachi, pdg de « Pepsi Cola Géorgie» et représentant de « Procter&Gamble ». Proche du ministre de l'Intérieur de l'époque Irakli Okrouachvili, il dut revendre la chaîne quand ce dernier fut démis de ses fonctions. La chaîne appartient désormais à Irakli Tchikovani pour 30%, à la compagnie « Géomédia Groupe » à 40% et à 30% au « Groupe industriel de la Géorgie », enregistré aux îles Marshall et derrière lequel se trouve le député Davit Bejouachvili.

- Tout autre est l'histoire de la chaîne « Imedi », porte-parole de l'opposition, sous la direction de Badri Patarkatsichvili, et dont l'actionnaire principal était l'empire de Rupert Murdoch. La fermeture forcée et violente de la chaîne en novembre 2007 fit réagir l'Europe et les Etats-Unis. En décembre, la chaîne put émettre de nouveau, puis s'éteignit suite à la diffusion de vidéos inculpant son propriétaire de tentative de coup d'Etat. En février, ce dernier décéda brusquement à Londres. La chaîne fut ensuite au centre d'un imbroglio inattendu qui oppose toujours les héritiers du défunt oligarque et l'actuel propriétaire du média orphelin. Ce dernier est accusé d'avoir acquis la chaîne avec le soutien du gouvernement, et de l'avoir revendu à la société Rakeen, elle-même liée aux autorités géorgiennes.

- L'opposition réclame une plus grande impartialité de la part de la Première chaîne publique, qui pour le moment semble avoir adopté un ton neutre dans ses positions politiques, malgré la démission du chef des médiateurs Vasili Barnov en mai 2008.

- Par ailleurs, les tentatives de créer une nouvelle chaîne politique publique s'avèrent compromises, l'opposition affirmant que le gouvernement cherche à l'empêcher de voir le jour.

- La chaîne « Maestro », qui n'émet qu'à Tbilissi et ses environs, est entrée dans l'arène politique avec son nouveau directeur Mamouka Ghlonti, nettement positionné contre le gouvernement actuel. Alors que la chaîne était interdite d'émission à caractère politique, elle put enfin se développer dans ce créneau après l'intervention américaine sur la liberté de parole dans les médias géorgiens.
-Nous avons déjà parlé dans ce blog de la chaîne "Mze".

- Enfin, la chaîne « Kavkassia » émet une émission très critique contre le président, mais elle reste confidentielle car pratiquement réduite à la capitale.

 

La presse géorgienne

De manière général, la presse géorgienne est traditionnellement positionnée contre le gouvernement, selon M. Ablotia. Ses principaux titres sont « Rezonansi », « Alia », « Akhali Taoba », « Kronika », « Georgian Times » et « 24 saati », seul ce dernier étant plus ou moins proche du pouvoir.

Mikhéil Saakachvili a déclaré ne pas lire la presse, unanimement montée contre lui : « Si vous trouvez un journal qui dit du bien de moi, c'est une rareté. »

L'indépendance de la presse géorgienne va de paire avec ses problèmes financiers, l'argent allant de manière prioritaire et exclusive vers les médias télévisuels. « Leur tirage réduit ne reflète [toutefois] pas entièrement la réalité de leur lectorat. Plusieurs personnes lisent un même journal, » affirme l'auteur. « En général, la presse n'est pas inquiétée en Géorgie ».

 

Le média internet n'en est, lui, qu'à ses balbutiements : « il n'y a pratiquement pas de sites d'informations sérieux dans le pays, à part les sites d'agences. » Selon M. Ablotia, Internet n'a aucune influence sur la vie politique géorgienne.

 

En conclusion, il avance que « le principal défaut des médias géorgiens, et surtout de la télévision, est l'absence d'institut de la liberté de parole ». Tous dépendent de la position de leur dirigeant. M. Ablotia fait remarquer que la liberté de parole ne se mesure pas, comme on le pense à tort en Géorgie, aux nombres de critiques assénées contre le pouvoir. Une chaîne aujourd'hui critique peut demain se retrouver pro-gouvernement, à l'exemple de « Roustavi 2 ».

« A cette étape, le paysage médiatique géorgien et la société civile n'ont qu'une issue possible : faire tout leur possible pour que la chaîne publique devienne réellement indépendante, ne serait-ce que parce que la Première chaîne est financée par nos impôts ».

 

Publié dans Médias

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