La situation actuelle "en creux et en relief"

Publié le par sophie tournon

Dans la rubrique "Thème de la semaine" de l'hebdomadaire "Kviris Palitra", la journaliste Datchi Grdzelichvili interviewe Per Eklund, ambassadeur de la Commission européenne en Géorgie (კვირის პალიტრა, 30.03 - 05.04.2009).

L'intérêt de cet entretien réside non pas tant dans les réponses neutres, prudentes, voire "langue de bois" de l'ambassadeur, que dans les questions détaillées, partiales, critiques et mêmes ironiques de la journaliste. Ces questions - mais aussi ces réponses - donnent en creux et en relief un aperçu de ce qui se pense et ce qui se dit en Géorgie aujourd'hui... 
Extraits choisis :  

De la justice

Datchi Grdzelichvili : "Après les événements de novembre, vous disiez que les Géorgiens étaient séduits par les théories du complot, ce qui aboutissait à des résultats déplorables. Aujourd'hui, avec ces affaires d'achats d'armes (allusions aux vidéos rendues publiques qui accusent des membres du parti de l'opposante Nino Bourdjanadze d'achat illégal d'armes en vue de la préparation d'un coup d'Etat) et ces théories de coup d'Etat, sommes-nous dans la même configuration?"
Per Eklund répond qu'il n'a pas changé d'avis, bien qu'il reconnaisse que ces théories du complot comportent un fond de vérité. Il faut, dit-il, un jugement impartial et équitable sur cette affaire d'achat d'armes. Une enquête indépendante et de la transparence sont nécessaires. La loi doit être respectée et doit s'appliquer pareillement à tous.
D. G. demande "naïvement" si montrer des vidéos accusatrices est monnaie courante en Occident? Ce à quoi l'ambassadeur répond que la présomption d'innocence et le respect des droits de l'homme préservent les Européens de telles dérives.
D. G. : "A votre avis, ces images rendues publiques n'avaient-elles pas pour but d'attiser le sentiment d'insécurité? Dans quelle mesure une telle mise en scène, une telle propagande peut favoriser l'instauration d'une paix civile et détendre la situation politique?"
Per Eklund dit espérer que cette publicité d'éléments appartenant à l'enquête est à mettre sur le compte d'un désir de transparence de la part des autorités. La journaliste réitère sa question autrement en demandant si "ces actions visent à démolir la réputation de Nino Bourdjanadze?", question restée sans commentaire par le prudent diplomate. Sans se démonter, la journaliste poursuit sur un ton plus incisif :

De la démocratie
D. G. : "Vous disiez, dans une précédente interview, que nous sommes des insatisfaits, que nous voulons tout, tout de suite, et vous nous conseilliez de comparer la qualité de notre démocratie avec celle de nos voisins. Vous qui êtes depuis longtemps en Géorgie, diriez-vous que la qualité de notre démocratie a changé, la qualité de l'image de ces vidéos cachées mise à part?" 
Per Ekund semble esquiver la question en rappelant que toute démocratie est un processus évolutif et dynamique qui exige du temps. Selon lui, les signes que la Géorgie est bien une démocratie sont les manifestations populaires et l'accès à la télé pour toutes les orientations politiques. Il souligne doctement qu'au final, "l'Etat, le Parlement et le président seront les responsables de ce qui se passera dans le pays, mais il ne faut pas oublier que chaque citoyen a lui aussi des devoirs."

De la politique
D. G. : "Ne pensez-vous pas que tout serait plus facile sans la Russie? [...] Le facteur russe est souvent utilisé par les politiciens [géorgiens] pour se simplifier la vie..."
Per Ekund se contente de rappeler la situation en Géorgie, "toujours en état de guerre, avec deux territoires hors du contrôle de Tbilissi et seulement un cessez-le-feu de signer."
La journaliste aborde ensuite le thème des médias et des rumeurs sur l'intégrité des journalistes :

Des médias
D. G.
: "Il y a deux ans, quand "Imedi" était une chaîne d'opposition, on disait qu'il y avait des tentatives de rachat de ses journalistes par le gouvernement, qui leur proposait argent et fonction contre leur départ de la chaîne. Aujourd'hui, de telles informations sont brandies contre l'opposition. De plus, la situation de la presse écrite est actuellement très tendue. Toutes les éditions indépendantes condamnent unanimement la tentative de monopolisation par l'Etat de la diffusion de la presse..."
Per Ekund ne se prononce pas sur cette dernière accusation, tout en défendant la liberté de la presse, des journalistes, de la parole, etc. "Les journalistes doivent être libres et détachés des intérêts des propriétaires [des titres de journaux ou des chaînes...]. Il ne doit pas y avoir de risque de rachat ou d'intimidation sur les journalistes [...].  Les hommes politiques de la majorité comme de l'opposition ne doivent pas être tentés de contrôler les médias. La notion de liberté de la presse existe en Géorgie, mais elle manque d'expérience."

En conclusion, cette interview nous apprend que les théories du complot fleurissent toujours en Géorgie, que les méthodes de la justice sont critiquables et orientées, que la Russie sert toujours de bouc émissaire aux hommes politiques et que la presse encore subit des pressions du côté du pouvoir comme de l'opposition, ce que confirme "en creux" les réponses réservées et toute en retenues de l'ambassadeur européen.  

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