Retour sur l'histoire houleuse des relations entre la Géorgie et la Russie

Publié le par sophie tournon

Le 27 mars, le président russe Dmitri Medvedev recevait une lettre ouverte de la part d'intellectuels géorgiens sur l'interprétation de l'histoire des relations russo-géorgiennes.

 

« Déclaration d'officiels et de membres du conseil de l'organisation non gouvernementale « l'Héritage historique » (Géorgie) :

La longue crise relative aux relations russo-géorgiennes, qui a abouti à la tragédie d'août 2008 et à la coupure des relations entre nos pays, inquiète fortement une partie de la société géorgienne. Nous sommes persuadés que les tensions diplomatiques, l'absence de lien économique, culturel et scientifique nous mèneront tôt ou tard à la catastrophe : l'éloignement de nos peuples. Ce d'autant plus que la jeune génération actuelle, dont la vision du monde est influencée par la démagogie effrénée et la rhétorique guerrière de politiciens irresponsables, a une approche très trouble de la réalité historique de leur pays et des échanges historiques que nos valeureux ancêtres ont tracés.

Le peuple géorgien sait et se souvient avec reconnaissance que la Russie a aidé à préserver la nation géorgienne, que des dizaines de milliers de soldats russes donnèrent leur vie pour le retour des territoires historiques géorgiens,que la Russie a aidé à mettre en place son économie, sa science, sa culture, et la formation de son intelligentsia nationale. Cela ne fut pas un processus à sens unique. Les noms de milliers de Géorgiens sont inscrits pour toujours dans l'histoire russe, qui ont participé à la formation de l'Etat, de la science, de la culture et de l'art russes. En Russie, aucune guerre depuis trois siècles ne s'est déroulée sans la présence de milliers d'enfants de la Géorgie, soldats, officiers ou généraux. Rien que pendant la Seconde guerre mondiale, 600 000 fils et filles d'une Géorgie qui comptait alors 3 millions d'habitants ont défendu notre patrie commune, et 300 000 ne sont pas revenus du champ de bataille.

Nous sommes intimement persuadés que l'une des principales causes de la situation catastrophique actuelle des relations entre nos deux Etats est l'insidieuse falsification de l'histoire de nos pays, qui se cache dans l'agencement des faits historiques et dans l'estimation mensongère du rôle des acteurs historiques. Le but de cette falsification massive de l'histoire est d'imposer des oublis à la mémoire historique et de casser la transmission entre générations. Au final, cela aboutit à des relations empoisonnées entre nos peuples frères, à des conflits meurtriers, et à la présence nécessaire de tiers pour résoudre leurs problèmes géopolitiques. La situation actuelle en Géorgie et l'état des relations russo-géorgiennes sont le triste résultat de ces faits.

Afin de ne pas permettre que notre peuple soit instrumentalisé par des forces opposées à la nation, nous souhaitons raviver la mémoire en réhabilitant les pages de la grande et tragique histoire de notre pays, pour aider la jeune génération à mieux appréhender son propre passé.

Animé par cet objectif, nous avons créé l'organisation civile « l'Héritage historique », qui mène un travail d'ampleur pour l'enseignement objectif des périodes importantes de l'histoire géorgienne, et pour éliminer les faits historiques altérés au profit de la conjoncture politique. Nous avons déjà publié et nous nous préparons à éditer des documents historiques uniques : des documents d'Etat, des mémoires, des documents biographiques, narrant la réalité de la Géorgie des XVI-XVIIe siècles, l'histoire des relations russo-géorgiennes, la lutte commune des combattants russes et géorgiens contre les ennemis étrangers aux XIX-XXe siècles. Nous sortirons sous peu des recueils biographiques sur les grands représentants des peuples russe et géorgien : acteurs étatiques, stratèges, religieux, savants et artistes dont le destin est représentatif de l'histoire, de la foi et des cultures de nos nations.

Nous présenterons officiellement notre organisation et notre production éditoriale le 27 mars 2009 à Tbilissi.

Nous sommes sûrs que notre initiative sera accueillie avec bienveillance non seulement par un large public géorgien mais aussi russe. En outre, notre initiative sera particulièrement utile si elle incite d'autres chercheurs à faire de même dans la Fédération de Russie. »

Les membres de l'ONG « Héritage historique » signataires de la lettre sont : Magali Todoua, historienne, Elizbar Djabelidze, philologue, Alexandre Tchatchia, vice-président de l'Académie des relations sociales de Géorgie, Vakhtang Gourouli, historien, Merab Vatchnadze, historien, Aleksi, père supérieur du monastère de Vejin, Taras Gagnidze, président de l'ONG « Pour la neutralité de la Géorgie », Teymouraz Koridze, président de l'ONG « Héritage historique », Irakli Todoua, co-président de l'Union des journalistes de Géorgie, rédacteur en chef de l'hebdomadaire « La Géorgie et le monde », Chota Kvirtia, philologue. (Site du président de la Russie, 27.03.2009).

 

Peu après, l'organisation a présenté trois recueils de documents intitulés « Le Temps de la délivrance ». L'hebdomadaire « Arguments et  Faits» a interrogé le président de l'ONG Tariel Gagnidze. Ce dernier insiste sur la mission de l'organisation de révéler la vérité historique sur les relations entre la Géorgie et la Russie, grâce au travail de recherche d'éminents historiens et spécialistes géorgiens. L'un des recueils édités montre en outre que l'Europe n'a pas toujours aidé la Géorgie, comme on le croit. Selon M. Gagnidze, le but de cette entreprise n'est pas politique. « Nous voulons porter à la connaissance de tous le fait que la Russie n'a pas été l'ennemi historique de la Géorgie, comme certains l'affirment ces derniers temps... Nous estimons que la société doit être prête à dialoguer avec la Russie à tous les niveaux, afin de normaliser les relations entre nos deux pays. » Il affirme que pour régler les questions brûlantes de la stabilité de l'Etat et de l'intégrité territoriale, il est nécessaire de prendre la Russie en compte. Selon lui, la preuve que la Russie est favorable à ce dialogue est que le président russe a envoyée une réponse à l'organisation, ce qui constitue le premier contact établi avec la Géorgie depuis le conflit d'août. (Devi Berdzenichvili, «Аргументы и факты» de Tbilissi, 01.04.2009)

 

L'un des signataires de la lettre au président russe, l'historien Vakhtang Gourouli, répond au journal politique en ligne « Caucasia-Experts » (Chorena Makharachvili, Caucasia Experts). Selon lui, tout dépend du président Medvedev et de son premier ministre Vladimir Poutine. L'initiative de l'organisation n'est pas uniquement centrée sur la Géorgie, mais elle cherche aussi à rappeler aux Russes le lourd tribut payé par la Géorgie dans le cours de l'histoire de la Russie : « [des Géorgiens] ont donné leur vie pour l'Empire russe. Malheureusement, Dmitri Medvedev, Vladimir Poutine et bien d'autres personnalités politiques russes l'oublient parfois. C'est pourquoi nous avons décidé de rappeler au président russe tous ces faits historiques. » Pourtant, il est difficile encore aujourd'hui d'écrire un manuel neutre des relations russo-géorgiennes, car d'après M. Gourouli, « les chercheurs géorgiens ne sont pas autorisés dans les archives russes. »

La journaliste demande au professeur ce qui a motivé l'adoucissement de son ton vis-à-vis de la Russie, qu'il fustigeait dans ses précédents manuels d'histoire (Histoire de la Géorgie, en russe). M. Gourouli réplique que la lettre adressée au président russe appelle à rechercher les ponts qui ont uni la Russie à la Géorgie, et non pas leurs désaccords ou leurs conflits, source d'animosité. Chercher les points communs positifs ne revient pas, selon lui, à nier les aspects négatifs qui opposèrent les deux pays, mais à être constructif : « Notre objectif est d'effacer les conséquences de la guerre d'août, de rétablir l'intégrité territoriale de la Géorgie et de normaliser les liens entre ces deux pays. » L'historien rappelle qu'il a publié en 2007, avec son collègue M. Vatchnadze, l'ouvrage Avec et sans la Russie sur les relations entre la Géorgie et la Russie depuis le XVe siècle.

Il déclare, en conclusion, que « l'histoire pluriséculaire des relations entre la Russie et la Géorgie nous prouve que la Russie considère la Géorgie non pas comme un Etat, mais comme un espace géographique où elle a des intérêts géostratégiques précis. Notre but est de convaincre diplomatiquement et non militairement le pouvoir russe que la Géorgie est bien un Etat avec une histoire de 30 siècles, et que le territoire historique de la Géorgie ne peut être la sphère d'influence exclusive de la Russie. »

D'après la rédaction du site "Caucasia Experts", la lettre se trompe de cible : « Au centre du problème ne se trouve pas le président Medvedev (que les Russes se débrouillent eux-mêmes avec leurs erreurs, ou tant pis pour eux s'ils ne le veulent pas), mais bien nous-mêmes ». Et de rappeler que les manuels scolaires et universitaires des professeurs Gourouli et Vatchnadze insistaient fortement sur « l'ennemi russe », avant de se rétracter aujourd'hui. Comment dans ces conditions la jeune génération pourra-t-elle s'y retrouver, se demande justement le site.

 

Publié dans Culture

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