Le lélo à l'honneur

Publié le par sophie tournon

Paul Rimple, journaliste freelance basé à Tbilissi, raconte dans un article la passion qui enflamme un village de Gouri chaque année au moment de la Pâque orthodoxe : le lélo (Christian Science Monitor, 28.04.2009, et voir aussi son blog : The Tbilisi Blues).

 
Le lélo est un sport qui s'apparente au rugby, mais à un rugby « sans arbitre, car sans règle ». Le lélo est un nom que tout Géorgien connaît. Il semblerait que ce sport n'est aujourd'hui pratiqué que dans le village gourien de Choukhouti, dernier à perpétuer une tradition difficile à dater.

 

Les quelques règles sont simples à énoncer : le village s'affronte pour s'emparer du ballon. « Ceux d'en bas » contre « ceux d'en haut ». Tous les moyens sont bons pour transporter le ballon vers la rivière d'en bas ou d'en haut, selon son camp. Les hommes y jouent à mains nues, et en reviennent souvent les vêtements déchirés, le nez cassé, les jambes flageolantes.

 

Tout un rituel entoure cette festivité populaire. La fabrication du ballon est une première étape : la balle de cuir est remplie de terre mouillée et doit peser 16 kilos. L'un de ses ultimes ingrédients est du vin local. Ce ballon est ensuite donné au pope, qui le bénit et le conserve dans son église, en attendant le début du jeu. L'actuel père Saba est, selon Paul Rimple, un ancien lutteur. (Photo ci-contre, père Saba dans son église, le ballon à terre. Photo de Justyna Mielnikiewicz)

 

Une fois les hommes du village rassemblés au centre de Choukhouti, le pope lance le ballon en l'air, et les deux équipes s'empoignent pour l'attraper, le conserver, le cacher, et le faire parvenir jusqu'à « sa » rivière. Le jeu, une mêlée gigantesque, peut durer quelques heures.

 

Le lélo terminé, le ballon est offert à un défunt préalablement choisi. Les deux cimetières de Choukhouti ont ainsi des tombes honorées des ballons des années précédentes. Les équipes un temps adverses se retrouvent autour d'une table géorgienne, où le tamada prononce des toasts traditionnels. Les blessés sont chez eux, certains seront arrêtés pour plusieurs jours... mais tous garderont un fier souvenir de leur lutte pacifique.

 

Suivant les versions, l'origine du jeu de lélo vient soit d'une bataille remportée contre les « Tatars » en 1855, soit de croyances locales pré-chrétiennes.

 

Le jeu était mal vu des autorités communistes, qui ont plusieurs fois tenté de l'interdire, en vain. Le journal sportif géorgien, l'équivalent de notre « Equipe », porte d'ailleurs le nom de « Lelo » depuis 1934.

 

De mémoire, la seule année où les villageois ne jouèrent pas au lélo fut 1989 : la balle prévue pour l'occasion fut alors offerte à l'église de Kachoueti, à Tbilissi, en mémoire des manifestants civils qui succombèrent sous la violence de la répression de l'Armée soviétique le 9 avril.

 

Le reportage filmé par « Roustavi 2 » dans son émission « P.S. » donne une idée de ce jeu « viril » qui associe religion, vin et héroïsme et fait partie intégrante de la culture géorgienne.

Publié dans Culture

Commenter cet article