La politique économique de Saakachvili est un "gâchis"

Publié le par sophie tournon

Dans un article publié sur le site géorgien du journal « The Financial » le 21 avril 2009, Irakli Roukhadzé, directeur général des opérations de Salford Géorgie, et Mark Hauf, président de Metromedia, proposent une analyse de la situation de l'économie sous Saakachvili. Selon eux, les discours du président géorgien sur le rôle positif de sa politique économique relèveraient du mythe et d'un pur exercice de communication.

 

Au jeu de la comparaison avant/après la révolution de la Rose, les auteurs notent qu'avant, la Géorgie était déjà l'alliée de l'Europe et des Etats-Unis, et qu'elle avait déjà fait le choix d'une orientation économique et politique « pro-européenne », à la différence près que les liens commerciaux, économiques et politiques avec la Russie n'étaient pas réduits à néant. La situation intérieure était florissante, les banques et les télécommunications étaient en plein développement. Les grandes institutions économiques, comme la Banque nationale, étaient encore indépendantes de l'exécutif. Toutefois, l'ère Chevardnadzé se caractérisait par l'absence de politique économique à long terme, par la corruption et l'arbitraire des privatisations.

 

Une fois au pouvoir, Mikhéil Saakachvili s'attelle en priorité à la gestion des questions culturelle et politique, pour affermir son pouvoir et délègue les questions économiques à ses ministres Jvania et Bendoukidze, ce dernier prônant un ultra libéralisme basé sur la liberté totale du marché. Cette quasi indépendance de l'économie ne donne toutefois pas de résultats très satisfaisants.

 

D'un côté, les rentrées budgétaires connurent une certaine croissance, et l'image charismatique du jeune président attira les aides et les investisseurs étrangers. Ceux-ci furent séduits par une main-d'œuvre bon marché, une loi « compréhensive » et un libéralisme doublé d'une intense politique de privatisation. Tout cela contribua à faire de la Géorgie un Etat « business-friendly ».

 

Mais de l'autre côté, « l'économie grise » est légalisée, ce qui fausse tous les indicateurs économiques. De plus, aucun plan économique à long terme n'est mis en œuvre. Le problème est, selon les auteurs, que le profil ou l'expérience dans le domaine économique des différents ministres de l'Economie ne correspondent que rarement à la fonction qu'ils occupent. « Saakachvili a peu fait pour ressusciter les secteurs fondamentaux de l'économie ou pour créer des emplois. »

 

Usines et industries sont actuellement au point mort, celles qui ont été privatisées ont fermé aussitôt. Le chômage et la stagnation sont les fruits de cette politique axée sur des rentrées d'argent rapides, mais il n'y a ni redistribution ni investissement dans des projets productifs. De plus, le chômage touche surtout la population « âgée » - comprendre de plus de 40 ans -, car l'équipe gouvernementale elle-même très jeune a imposé depuis le début une politique de jeunisme, sans effectuer parallèlement de campagne de formation ou de reconversion pour les « anciens ». Tout un pan de la population est ainsi mis de côté, rejeté puis oublié du gouvernement.

 

En revanche, un petit nombre de personnes issues du cercle étroit du pouvoir bénéficie de cette politique de façon outrancière, en développant une nouvelle forme de corruption institutionnalisée et mettant à mal les entrepreneurs. « L'absence d'un système juridique impartial en Géorgie crée des difficultés dans le milieu des affaires qui n'est pas protégé des excès du gouvernement. » Désormais, selon l'article, le gouvernement s'en prend non seulement aux grandes entreprises mais aussi aux PME.

 

Les auteurs prennent pour exemple le cas de l'embargo russe sur les produits agricoles géorgiens. Le ministre de la Défense de l'époque, Davit Okrouachvili fut chargé « d'aider » les producteurs de vin et en profita pour faire main basse sur ce secteur sinistré. Autre technique dénoncée par l'article : celle de la terreur imposée aux groupes bancaires et industriels, contraints d'investir dans les secteurs touchés par l'embargo sous peine de poursuites. Les agriculteurs, dont 50% de la production était exportée vers le marché russe, sont encouragés à « profiter de l'occasion offerte » par l'embargo pour vendre désormais leurs produits sur le marché mondial...

 

Outre l'embargo russe, un lari fort, doublé d'une forte inflation (11% en 2007), rend les produits géorgiens non compétitifs à l'export. La faiblesse de la politique monétaire sous Saakachvili est due au mépris général de l'équipe gouvernante vis-à-vis de l'économie et à l'incompétence du nouveau directeur de la Banque nationale.

 

Dédaignant tout ce qui a trait aux domaines économiques, Saakachvili s'appuie essentiellement sur ses conseillers en communication pour faire croire à un semblant de développement.

Autre exemple frappant : la reconstruction du port de Batoumi en une zone hôtelière de luxe. Le président a promis en 2005 de bâtir un nouveau Monaco en 3 ans, là où se trouve actuellement un terminal portuaire gazier. « Des dizaines de millions de dollars furent investis et la population fut invitée à visiter le port pour en ressortir avec l'impression d'avoir vu ville hôtelière en pleine activité. » Autre ville « Potemkine », celle de Sighnaghi, destinée à parfaire l'image d'un président énergique, mais dont la reconstruction ne rapportera rien à long terme au pays.

 

En d'autres mots, la politique économique du gouvernement se résumerait, à en croire les auteurs de cet article, à des mensonges, à une terreur exercée sur les entrepreneurs et à un véritable gâchis. « Cinq ans et demi après la révolution de la Rose, ce que la Géorgie exporte le plus : c'est sa population. » Les indicateurs de la BERD et de la Banque mondiale montrent que 30% des Géorgiens vivent dans la pauvreté, ce qui explique les manifestations de la rue depuis le 9 avril.

 

Contrairement à ce que voudrait faire croire Saakachvili, qui met tous les problèmes actuels sur le compte de la crise mondiale, l'économie géorgienne paye aujourd'hui pour la guerre d'août 2008. Enfin, le rapprochement entre l'Arménie et la Turquie et le rôle de la Russie dans les projets du type NABUCCO pourraient mettre la Géorgie dans l'embarras.

 

Et pourtant, le président continue ses promesses de lendemains qui chantent et tente une communication de plus en plus sociale : augmentation des pensions de retraites, sécurité sociale, salaires protégés, etc. « Les citoyens géorgiens ont été trompés, escroqués et maltraités par leurs dirigeants. Il leur est difficile désormais de croire que ce gouvernement peut être l'initiateur d'un développement économique et social. Cette chute de la confiance est probablement l'échec le plus cuisant de Saakachvili, » affirment les deux auteurs, qui espèrent que les citoyens géorgiens seront plus attentifs aux programmes économiques et seront moins influencés par la politique de communication. Seuls de futurs leaders plus conscients des enjeux économiques permettront une croissance plus forte pour une Géorgie aujourd'hui en détresse.

 

 

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