Russie: Le président tchétchène contre Mémorial

Publié le par sophie tournon

Par Sophie Tournon (Sources: Rosbalt, Ria Novosti, Human Rights Watch, Kavkaz Uzel -voir la video: http://www.kavkaz-uzel.ru/blogs/posts/2246 -, Aurélie Campana)


Le président de la Tchétchénie, Ramzan Kadyrov, réclame par voie de justice des excuses et une compensation «pour atteinte à son honneur et accusation infondée d’assassinat». En choisissant de faire appel à un tribunal, R.Kadyrov veut montrer son respect pour la justice de son pays ou, suivant une interprétation contraire et certainement plus réaliste, cherche à instrumentaliser une justice qu’il est accusé de piétiner fréquemment. Ramzan Kadyrov, que plusieurs associations de défense des droit de l’homme accusent ou soupçonnent d’avoir commandité des enlèvements et des meurtres, a déclaré le 23 mai 2008 qu’il préfèrerait tuer plutôt qu’arrêter les rebelles tchétchènes qui sévissent dans sa République.

L’affaire, lourde en symboles, met face à face le président de la Tchétchénie nommé par Vladimir Poutine en 2007, et Oleg Orlov, directeur de l’association russe Mémorial, connue pour son action de défense de la mémoire des victimes de l’URSS et pour son militantisme «droit de l’hommiste». Le chef tchétchène se dit victime d’une calomnie. Oleg Orlov l’a en effet nommément accusé d’être «responsable et coupable» de l’assassinat crapuleux de Natalia Estemirova, chercheuse à Mémorial, disparue près de son domicile à Groznyi le 15 juillet 2008, puis retrouvée morte à Gazi-Yourt dans la république voisine d’Ingouchie. Le procès est en cours, les avocats des deux parties s’affrontent autour du sens à donner au terme «coupable»: social ou juridique? R.Kadyrov, pour qui la défunte n’avait «aucune dignité» et dont le travail «était parfaitement inutile», réclame plus de 300.000 dollars de dédommagement.

On pourrait croire à un combat perdu d’avance, du type pot-de-terre Orlov contre pot-de-fer Kadyrov. Il n’en est rien. Le procès oppose bien plus que deux hommes. Il s’agit aussi, voire surtout, d’un bras de fer assez rare en Russie, et cette rareté fait tout son intérêt. O.Orlov représente Mémorial, il est Mémorial. Cette association bien nommée incarne la mauvaise conscience d’une Russie qui cherche à se débarrasser des noirceurs du passé soviétique et de ses encombrants héritages. Elle est aussi la bonne conscience d’une société civile russe concernée par les questions pénales, humanitaires et sociales dégradées ou imparfaites de leur pays. Mémorial ne fait pas que fouiller le passé, elle observe le présent et dénonce les méfaits les plus criants. Inculper Orlov, assigner Mémorial, revient à éteindre le feu avec un lance-flamme. C’est toute la face sombre de la Russie et de la Tchétchénie, ses crimes passés et actuels, ses atteintes aux droits de l’homme, son mépris des ONG, sa politique et sa justice jugée par beaucoup partiale et violente à l’égard de certains citoyens jugés «dangereux», tel justement la défunte Natalia Estemirova qui s’intéressait de trop près au conflit tchétchène toujours en cours, que Ramzan Kadyrov a invités au procès.

Ce procès est donc symbolique, voire même à la limite de la caricature, tant on peut y voir la synthèse de la Russie d’aujourd’hui, représentée par ces deux hommes que tout oppose. D’un côté un pouvoir autoritaire et violent, de l’autre un embryon de société civile fragile et insoumise. Au vu des éléments présentés par l’accusé, le tribunal a demandé de reprendre le jugement, ouvert au public, très nombreux, le 6 octobre 2009.

Dépêche publiée le 03/10/2009

Publié dans Nord Caucase

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