A quand un Woodstock en Géorgie?

Publié le par sophie tournon

Par Guiorgui Tskhadaia (Liberali n°41, juillet-août 2010)

Regard sur l'Est

 


En Occident, l’expression «révolution culturelle» s’applique à des faits historiques souvent liés aux événements américains et européens des années 1960-1970. Il semblerait que des Géorgiens rêvent d’une telle révolution pour transformer les valeurs culturelles de leur société sur ce modèle. 

En effet, si les valeurs culturelles occidentales ont évolué à la suite de ces événements, rien de similaire ne pourra jamais se faire en Géorgie, car chaque révolution culturelle est unique. Les révolutions culturelles surviennent quand une partie de la société s’estime assez forte pour s'opposer aux normes jugées jusque-là satisfaisantes; des groupes se constituent et s’opposent alors aux groupes dominants. Ces révolutions ont différentes causes possibles. Il peut s’agir soit de la richesse (comme au moment du passage du système féodal au système capitaliste, grâce à la bourgeoisie). Soit de la connaissance (l’exemple du changement de valeur opéré à la suite de Galilée, que l’Église catholique qui régentait toutes les sphères de la vie, classa parmi les hérésies). Soit encore du militantisme de groupes sociaux actifs (à l’instar des ouvriers d’Europe, de leurs syndicats, et plus tard des mouvements de jeunes et d’étudiants qui ont changé de fond en comble la représentation des relations hommes-femmes, du rôle des femmes dans la société, de la famille, de la guerre et de l’État). Soit, enfin, de révolutions culturelles venues d’en haut, toutes couches sociales confondues, sans que l’on ait la possibilité de savoir précisément quel est l’apport de telle ou telle couche. 

La révolution culturelle géorgienne a ceci de particulier qu'elle a propulsé au pouvoir des personnes que la culture «mainstream» prenait pour des hérétiques. En effet, les représentants de la culture géorgienne traditionnelle qualifient souvent les membres du gouvernement de maçons opposés aux traditions nationales. La frange pro-gouvernementale la plus influente est en outre constituée de personnes qui ne se soucient guère de l’opinion publique ni de leur image. Ces personnes se sentent libres de s’élever contre toute la société. Les plus connus sont Téa Toutbéridzé, critique envers le Patriarche, et Guiga Bokéria (du ministère des Affaires étrangères), tous deux issus du fameux think tank ultralibéral «Institut de la Liberté», ainsi que l’ancien ministre ultralibéral de l’Économie Kakha Bendoukidzé, mais aussi les créateurs de certaines émissions de la chaîne pro-gouvernementale Imedi... 

S’il est difficile de dire quelle couche de la société se trouve derrière cette révolution culturelle pro-gouvernementale, on peut néanmoins affirmer qu’il ne s’agit pas de l’élite «intellectuelle» ou industrielle (dont une partie manifeste dans l’opposition tandis que l’autre évite de faire de la politique). En effet, les tentatives de révolution culturelle inspirées par le gouvernement ne sont pas d'origine «bourgeoise»; d’ailleurs, on ignore l’avis de la bourgeoisie sur ce point. Quant aux nouveaux intellectuels géorgiens qui se tiennent derrière la révolution culturelle, ils appartiennent à l’université Ilia, parmi eux se trouve le recteur et une partie des professeurs favorables au gouvernement. Tous ont été déclarés ennemis de la nation géorgienne par des groupes conservateurs pour leurs positions libérales pro-occidentales défendant le sécularisme. Il ne faudrait pas oublier en outre le rôle important des militants de la société civile (ONG) et des journalistes, ces acteurs de la révolution culturelle géorgienne qui font qu’elle ne peut être comparée avec les révolutions culturelles occidentales. En effet, les journalistes occidentaux appartenaient à des médiasmainstream conservateurs dans lesquels les mouvements hippies n’étaient pas représentés.

Le gouvernement géorgien est-il réellement à l’origine de la révolution culturelle? Nous devons prendre en considération le fait qu’en leur temps, ces groupes qui sont aujourd’hui au pouvoir ont été des contestataires marginaux. Il est relativement important de voir le résultat de leur politique contre la culture des caïds. Mais, du fait de la faiblesse des institutions démocratiques du pays, ces réformateurs ont par la suite accaparé le pouvoir. Ils ont dès lors perdu l'aura libérale qu’ils avaient quand ils luttaient contre le pouvoir corrompu en place et contre l’injustice. Ainsi, leur révolution culturelle est-elle désormais considérée par le peuple comme principalement destinée à les maintenir au pouvoir.

Où sont alors ces groupes qui veulent la révolution culturelle, qui n’hésitent pas à aborder les thèmes politiques et sociaux, à la différence des « libéraux » progouvernementaux, ni d’affronter les conservateurs? Ils existent, mais ils sont encore faibles, et n’ont ainsi aucune influence sur l’opinion publique. Ce pays a pourtant vraiment besoin d’une révolution culturelle qui mette à bas ses valeurs traditionnelles, profondément ancrées. 

Traduction: Sophie Tournon

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Publié dans Culture

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