Géorgie:«L’engagement par la coopération»: un train de retard

Publié le par sophie tournon

Article paru dans l'édition du 06/04/2011 CAUCAZ.COM


Par Giulia Prelz Oltramonti* 

Traduit en français par S.Tournon

La nouvelle politique officielle du gouvernement géorgien en direction de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud souligne le besoin d’accroître les liens économiques et commerciaux malgré les lignes de séparation. Toutefois, l’adoption de ces « mesures de confiance » arrive trop tard : les gouvernements géorgiens successifs se sont trop souvent opposés à la construction d’une confiance économique par le passé. Aujourd’hui, le terrain ne semble plus favorable à un tel projet.



La «Nouvelle stratégie pour les territoires occupés : l’engagement par la coopération»[1] promeut un rapprochement des relations économiques, davantage de mouvements de biens et des personnes et des échanges avec l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud de factoindépendantes. Elle offre un contraste saisissant avec les mesures prises par les précédents gouvernements géorgiens: blocus économique contre l’Abkhazie depuis 1996 –bien que peu respecté- et restrictions commerciales avec l’Ossétie du Sud depuis 2004.

Dévoilée en janvier 2010, cette «stratégie nationale pour les territoires occupés» dénonce le caractère international du conflit qui a éclaté entre les troupes géorgiennes et russes en Ossétie du Sud en août 2008, ainsi que le rôle de la Russie qui maintient des divisions dans les deux zones sécessionnistes. Elle insiste sur les principes d’intégrité territoriale et de souveraineté de la Géorgie sur l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, et sur le droit au retour de près de 150.000 déplacés (estimation basse). Elle met aussi en avant la volonté de négocier de larges autonomies pour les régions séparatistes et souligne l’importance d’un dialogue avec les populations abkhazes et sud ossètes. Or rien de tout cela n’est réellement nouveau, chacun de ces points ayant déjà été soulevés au cours des années passées. 

La nouveauté réside dans l’implication partagée de cette stratégie, dans les aspects pratiques de cet «engagement par la coopération». Celui-ci inclut des mesures de construction de la confiance dans les domaines économiques et des infrastructures: promotion d’échanges économiques, développement d’infrastructures destinées à augmenter la mobilité inter-frontalière, promotion de la liberté de mouvement. Alors que les restrictions commerciales limitaient la coopération à son minimum, cette nouvelle stratégie innove par ses mesures économiques.

Ce qui n’a pas été fait 

Cette stratégie ne peut faire oublier les nombreuses opportunités manquées (ou sciemment sapées) de coopération économique de ces dernières vingt années entre la Géorgie et l’Abkhazie, et la Géorgie et l’Ossétie du Sud. 

Le cas du TransCam[2] (corridor commercial de Transcaucasie) en offre un exemple. Les raisons de la fermeture de ce corridor commercial en décembre 2003 sont bien connues: risque supposé d’un soutien à l’indépendance de facto de l’Ossétie du Sud, nécessité de taxer les importations et les exportations, lancement de la campagne anti-corruption. Mais la conséquence involontaire était «le rétablissement de la confiance la plus efficace du Caucase»[3]. Les échanges économiques entre la Géorgie et l’Ossétie du Sud étaient bien réels et dynamiques, particulièrement sur le marché d’Ergnéti. Proche de la ligne de cessez-le-feu entre l’Ossétie du Sud et la Géorgie, ce marché a pendant des années joué un rôle central pour le TransCam, proposant un grand choix de produits, de l’essence ou des cigarettes aux produits agricoles. Compromis en 2004, ce modèle est aujourd’hui proposé comme la solution à tous les maux. 

Une autre contradiction se trouve dans les plans d’infrastructure. En 2010, l’objectif annoncé est d’améliorer l’infrastructure de part et d’autre des lignes de séparation. En 2004, certaines routes reliant la Géorgie et l’Ossétie du Sud en Chida Kartlie, région administrative géorgienne qui recouvre une grande partie de l’Ossétie du Sud et certaines villes dont Gori, étaient éventrées par des explosions, avec pour but de limiter le marché noir local[4]. Certes, les circonstances ont changé, toutefois le président Mikhéil Saakachvili, personnalité clé des institutions issues de la révolution des roses, s’est maintenu au pouvoir, malgré les controverses sur sa gestion du processus de réintégration des régions sécessionnistes et des tensions croissantes qui ont mené vers le conflit d’août 2008. Et quand bien même il a considérablement révisé sa position de départ, les sud Ossètes ne semblent pas vraiment prêts à lui accorder leur confiance.

Sur le front abkhaze, les années 1990-2000 ont vu se répéter les tentatives de renforcer le blocus économique sur la ligne de cessez-le-feu qui longe la rivière Ingouri entre l’Abkhazie et la Géorgie et vers la mer, afin d’arrêter les revenus économiques provenant de l’Abkhazie. Trois effets sont à noter: les Abkhazes ont non seulement développé une mentalité d’assiégés, mais ils ont établi des liens économiques, financiers et commerciaux renforcés avec la Russie et la Turquie, et le petit commerce qui avait pris place sur la ligne de cessez-le-feu a alimenté le marché noir et la contrebande.

L’amélioration des infrastructures des deux côtés de la frontière remet immanquablement à l’esprit ces trains électriques de fret et de passagers qui cheminaient vers le nord. A partir de 2004, la compagnie de chemin de fer russe a rétabli cette ligne permettant de relier du mieux possible les villes abkhazes d’Otchamtchira et de Soukhoumi à la ville russe de Sotchi. Tbilissi a condamné cette réhabilitation, méprisant l’importance de ce lien pour les Abkhazes et ne tentant rien de tangible de son côté pour restaurer la liaison entre Soukhoumi et le port géorgien de Batoumi. En dépit de toutes ces incohérences, le gouvernement géorgien n’en a pas moins proposé en 2010 d’établir «des liaisons de bus traversant les lignes de séparation». Mais ces bus arrivent trop tard.

Jusqu’en 2008, on compte de nombreux exemples de coopérations économiques entravées ou évitées, celles présentées ci-dessus ne représentant que quelques exemples parmi d’autres, que l’on retrouve sous une nouvelle forme dans la Stratégie d’Etat de 2010. Ceci sans compter les opportunités manquées, comme la proposition, présentée par une poignée d’intellectuels géorgiens fin 2004 et jamais retenue, de créer une zone économique spéciale entre l’Abkhazie et la Géorgie.

Après le conflit d’août 2008, le gouvernement géorgien a tenté d’isoler l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud en interdisant toute activité économique non officiellement reconnue dans les deux régions. Sans aucun contrôle territorial dans ces zones, le gouvernement géorgien se contentait de faire observer sa loi dans ses eaux, les garde-côtes arrêtant les navires de commerce provenant d’Abkhazie[6]. Paradoxalement, le gouvernement géorgien cherchait à aggraver l’isolement de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud au moment où il perdait le contrôle de la perméabilité de leurs frontières administratives du fait de la présence de soldats russes. Cette tentative de mettre l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud en quarantaine relevait-elle d’une foi en l’efficacité de cette politique d’isolement, ou était-ce la réaction de la Géorgie au statu quo? La seule certitude réside dans le changement radical de politique du gouvernement géorgien. 

La nouvelle approche économique de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud depuis 2010 apparaît en effet comme un surprenant retournement de situation. Suivant sa stratégie de l’«engagement par la coopération», le gouvernement géorgien a proposé la «création de zones économiques spéciales, zones socio-économiques intégrées ou autres qui chevauchent les lignes de séparation.» 

Les propositions présentées par le gouvernement géorgien viennent à un moment où la situation sur le terrain a profondément changé. L’Abkhazie et l’Ossétie du Sud ont vu leur indépendance reconnue par leur allié russe, qui leur fournit troupes et fonds. La Russie ne semble pas prête à réduire sa présence ni son influence à court terme. Au final, les propositions de la confiance à rétablir présentées par la Géorgie perdent tout leur sens. 

Alors que, depuis les années 1990, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud avaient eu un intérêt, en termes de gains économiques comme pour la viabilité économique de leur «Etat», d’adopter certaines de ses mesures géorgiennes, actuellement, ces autorités de facto n’ont plus la même approche, grâce entre autres à leur puissant allié du nord. Toutefois, il peut leur être tout aussi difficile de mettre sur pieds leur propre stratégie sur ces questions, étant donné que ce même allié considère avoir un droit de regard sur ces affaires. En attendant, les biens et les personnes affluent plus volontiers vers le nord, tournant le dos à la stratégie géorgienne de relations économiques. Force est alors de constater que l’«engagement par la coopération» arrive trop tard.

*Visiting fellow au Centre de la Vie Politique, CEVIPOL, Université Libre de Bruxelles.

Notes:

[1] “State Strategy on Occupied Territories: Engagement Through Cooperation”, texte intégral en pdf : http://www.civil.ge/files/files/SMR-Strategy-en.pdf
[2] La route transcaucasienne, mieux connue sous l’appellation abrégée Transcam (pour Transkavkazkaya Magistral’), reliait l’Ossétie du Nord à la Géorgie via l’Ossétie du Sud, en passant par le tunnel de Roki, ouvert en 1985. Entre 1991 et 2004, le TransCam était la principale route commerciale hors taxe de transit de biens entre la Géorgie et la Russie. 
[3] T. De Waal, « The Caucasus: a region in pieces”, Open Democracy, 8 janvier 2009, http://www.opendemocracy.net/article/the-caucasus-a-region-in-pieces 
[4] Civil Georgia, 28 décembre 2003, http://civil.ge/eng/article.php?id=5904&search= 
[5] Tarel Gusep, “Will there soon be a special economic zone between Abkhazia and Georgia?”, Caucaz.com, 14 septembre 2005, http://www.caucaz.com/home_eng/breve_contenu.php?id=186 
[6] “Georgia threatens Abkhazia over sea-trade”, Financial Times, 20 août 2009, http://www.ft.com/cms/s/0/945f9dd0-8da3-11de-93df-00144feabdc0.html?nclick_check=1#axzz1DMn9eX6i

Publié dans Politique intérieure

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