Géorgie: Liberali, ou l’héroïsme chaque semaine dans les kiosques

Publié le par sophie tournon

Regard sur l'est (regard-est.com)


Par Sophie TOURNON 
Le 15/06/2010 

«La presse est libre en Géorgie», assène fièrement le président géorgien M.Saakashvili dans ses discours sur les médias. Il en veut pour preuve le grand nombre de titres de journaux critiques envers le gouvernement. Néanmoins, deux instituts européens spécialistes de la liberté de parole ont récemment déclaré aux heureux membres primés de la revue géorgienne Liberali: «Vous êtes des héros du journalisme en Géorgie».


On est alors en droit de se poser la question de la valeur de cette liberté, si faire son travail de journaliste relève de la gageure. Shorena Shaverdashvili, rédactrice en chef de la jeune revue, répond à nos questions (entretiens réalisés les 31 mai et 14 juin 2010).

Liberali est une revue militante, exigeante et, donc, «héroïque». En une année d’existence, cet hebdomadaire, le premier du genre, s’est imposé dans le paysage médiatique géorgien, avec peine mais détermination. Ses mots d’ordre -indépendance et professionnalisme- nous rappellent que le contexte géorgien oblige à parler de militantisme lorsqu’il s’agit des valeurs supposées «de base» à nos yeux d’Occidentaux. 

Une revue pionnière

La Fondation norvégienne Freedom of Expression et la Fondation allemandeZeit-Stiftung ont décerné, le 19 mai 2010, comme chaque année, leur prestigieux prix de la liberté de parole à plusieurs professionnels du journalisme d’Europe de l’Est. Des journaux russe, biélorusse, arménien, azerbaïdjanais et géorgien ont été primés, le dernier étant Liberali[1]. Shorena Shaverdashvili a reçu ce prix qui vient récompenser non seulement une année de journalisme engagé, mais surtout une lutte acharnée pour imposer un journalisme de qualité en Géorgie. En ce sens, Liberali est, à n’en pas douter, une revue pionnière[2].

Shorena Shaverdashvili: «Nous avons pour règle d’or de préserver notre indépendance sur toute la ligne. Financièrement et politiquement. Ce qui nous pose des problèmes: les annonceurs potentiels rechignent à placer leur publicité chez nous, par «loyauté» à la ligne politique officielle que nous ne nous privons pas de critiquer s’il le faut. L’absence d’annonceurs s’explique par des pressions d’ordre politique ou des craintes de ces mêmes annonceurs pour leur société. Faire de la pub dans un support catalogué «d’opposition» fait courir le risque de contrôles fiscaux, etc. Par ailleurs, la plupart des médias vendent leurs émissions comme des reportages, alors qu’il s’agit en réalité d’annonces publicitaires, de placement de produits. Nous avons fait un article sur ce thème délicat: «A vendre!»[3]. Du coup, privés de ces revenus, nous devons nous tourner vers des fonds étrangers pour vivre.»

Shorena Shaverdashvili rappelle en outre que, si le marché de la publicité est aussi difficile, cela est autant dû à la situation économique –guerre d’août 2008 et crise mondiale obligent– qu’à la double casquette des dirigeants des médias. Généralement, ces derniers sont en effet partie prenante dans les grandes entreprises potentiellement pourvoyeuses de publicité[4]. Autrement dit, lancer un journal indépendant en Géorgie signifie devoir ne compter que sur soi-même, à moins de jouer le jeu de la ligne politique officielle… Au final, la revue est actuellement subventionnée par le fonds Soros «Société Ouverte», et l’équipe recherche d’autres investisseurs pour les années à venir. Gageons que le prestigieux prix reçu à Hambourg les aidera dans leur quête. 

Du professionnalisme «hardcore»

Shorena Shaverdashvili: «Nous voulons d’un journal qui fasse des enquêtes étayées, des reportages fondés sur des faits, ce qui reste une denrée rare en Géorgie. Ces reportages de qualité sont le plus beau cadeau que l’on puisse faire à notre pays. Les médias géorgiens, et en premier lieu la télévision -principal medium en terme d’auditeurs et d’impact- ne proposent que du superficiel, des reportages mécaniques, rien de profond. 
A cela plusieurs causes: l’héritage soviétique, certes, mais aussi la question du professionnalisme des journalistes géorgiens, de l’éthique du métier, etc. Avec Liberali, nous faisons du journalisme «hardcore», avec pour ambition de couvrir le pays entier: pas seulement la capitale, mais les régions, les pays voisins, l’international. Ces thèmes sont peu abordés en Géorgie. Ainsi, nous couvrons l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie de l’intérieur, ce qui est exceptionnel. Nous proposons de véritables investigations, des thèmes originaux et d’actualité. Pour arriver à ce but, nous avons constitué ce que j’appelle notre «Dream Team». Certains membres de notre équipe étaient déjà des collègues de Chocolat chaud [Tskheli chokoladi], la revue culturelle que j’ai lancée il y a quelques années. D’autres ont été invités, je suis très fière d’avoir dans notre équipe une journaliste d’IWPR (Institute for War and Peace Reporting) qui travaille sur l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud. Elle offre aux lecteurs une vision inédite et réaliste de la vie politique et sociale de ces régions désormais indépendantes, ce que ne fait aucun autre titre géorgien. 
Notre choix s’est fondé sur l’expérience des journalistes, et sur leur motivation à travailler dans un contexte assez rude: nous rencontrons des problèmes de pénuries matérielles, de problèmes de locaux [rires]… Nous faisons aussi appel à des personnes plus jeunes, la nouvelle génération de reporters dont l’expérience est limitée mais la détermination sans faille! Au total, notre noyau dur compte 22 personnes, de la directrice au chauffeur en passant par les reporters.»

Une revue exigeante

L’exigence de la revue provient de son ambition, «réveiller les consciences». Le choix du titre est en lui-même tout un programme.

Shorena Shaverdashvili: «J’ai choisi ce titre contre l’avis de plusieurs collègues et amis. Je sais qu’il est provocateur, mais je considère ce nom, libéral, comme un manifeste. Le concept de libéralisme est dévalué, discrédité ou réduit à son seul aspect économique, or il prône des valeurs que je souhaite remettre au goût du jour. Liberali n’a pas vocation à être une plateforme politique, mais une revue de promotion des valeurs libérales.» 

De l’avis de nombreux professionnels des médias, sa lecture est devenue rapidement indispensable. Certains en sont même venus à le qualifier de meilleure revue géorgienne![5] Concrètement, Liberali compte une cinquantaine de pages, les articles font en moyenne deux pages. Rien n’y est superflu: Liberali informe et refuse tout «infotertainment». Pas de people, de rumeurs, de recettes de cuisine ni de mots croisés. En fait, la séparation est nette entre le culturel et le politique: à Chocolat chaud le premier, à Liberali le second, les deux abordant toutefois les questions de société. Et Shorena Shaverdashvili de préciser: «J’édite aussi un Business magazine consacré au management et à l’économie». Liberali, dernier né de cette écurie prestigieuse bien que modeste et essentiellement lue par une certaine élite de la capitale (que l’on pourrait qualifier de gauche, toute proportion gardée), vient donc combler un manque. Avant lui, aucune revue ne proposait de tels reportages de fond sans concession. Les sujets proposés sont politiques, sociaux, économiques, ils abordent les élections, la politique d’urbanisme, les problèmes liés à l’Eglise orthodoxe géorgienne, la responsabilité de la Géorgie dans le conflit d’août 2008, les droits de l’homme, la corruption ou encore les défauts des médias nationaux. 

Sa couverture de l’actualité internationale en fait un magazine unique. Il est en effet nécessaire de préciser que le traitement de l’information internationale en Géorgie rappelle ces fameux «restes de l’actualité» des Guignols de l’info de Canal+. Le monde extérieur n’existe que lorsqu’un événement dramatique extraordinaire survient (acte terroriste, tsunami), si la Russie du couple honni Medvedev-Poutine fait parler d’elle, ou si un compatriote se distingue (au choix, les voyages du Président, les exploits sportifs ou culturels, voire les arrestations de réfugiés illégaux ou de mafieux indélicats). 

Et la concurrence?

Quand on aborde le thème de la concurrence, un seul titre s’impose:Tabula[6]. La naissance de cet hebdomadaire, presque un an après celle deLiberali, a tout du «coup monté» pour contrer, voire plonger son adversaire politique. Tabula émane des cercles pro-gouvernementaux, son parrain n’est autre que Levan Ramishvili, conseiller du Président à la tête d’un puissant think-tank. Ses moyens sont à la hauteur de ses ambitions: les annonceurs ne manquent pas et, sans eux, la revue vivrait tout aussi bien. Du point de vue éditorial, Tabula est politiquement clairement positionné. Son titre aussi représente tout un programme: faire tabula rasa du passé, soviétique et post-soviétique, pour lancer la Géorgie dans le sillon d’un libéralisme politique qu’il conviendrait mieux de qualifier d’ultra ou de néo conservatisme, selon certains. La politique de la table rase est celle du Président Saakashvili qui, depuis la «Révolution de la rose», s’enorgueillit de purger la Géorgie de son soviétisme, d’épurer les mentalités et de moderniser (comprendre occidentaliser) une société passéiste. La politique de jeunisme et l’urbanisme contemporain transformant les paysages urbains et littoraux en sont les aspects les plus frappants.

Formellement, Tabula diffère nettement de Liberali. Plus de pages, plus d’international, des sujets culturels, une grande variété de thèmes et de formats, mais le plus intéressant à lire restent les tribunes, les seules pages signées. Parmi les piliers de cette revue clairement marquée pro-gouvernement, on trouve les anciens ministres de Mikhéil Saakashvili Kakha Bendoukidzé, chantre du libéralisme économique qui lança la Géorgie dans la course à l’ultra-libéralisme post-soviétique, et Ghia Nodia, célèbre politologue fervent défenseur de la politique droitière du gouvernement. 

Entre les deux titres, la concurrence est dure, économiquement déséquilibrée, mais Shorena Shaverdashvili s’y est résolue: «Tabula est l’un des nombreux titres loyaux au gouvernement. Je ne réponds plus aux attaques de Tabula, car nous exprimons des idées différentes. Finalement, cette concurrence est saine». Ainsi, deux revues se disputent sur le sens du concept libéralisme, l’une prônant des valeurs fondamentales avec une orientation sociale, l’autre promouvant davantage son aspect économique dans son acception américaine contemporaine. Deux revues, deux conceptions de la société, mais un seul type de journalisme, celui de la qualité. Désormais, le Président pourra répéter à l’envi que «la presse géorgienne est diversifiée et de haut niveau», ce qu’il n’avait jamais dit jusqu’à présent!

[1] Zeit Stiftung, http://www.zeit-stiftung.de/home/popup.php?id=861&type=news
[2] Liberali se décline aussi sous forme électronique. Son site, www.liberali.ge, reprend certains de ses articles, en propose quelques uns traduits en anglais et présente des blogs associés qui prolongent la revue.
[3] Liberali, n°21, mars 2010.
[4] Voir l'article de World Association of Newspapers, Press Freedom and Media Development, http://www.wan-press.org/pfreedom/articles.php?id=5155
[5] Media Sustainability Index 2010, http://www.irex.org/programs/MSI_EUR/2010/EE_MSI_2010_Georgia.pdf
[6] Tabula possède son site Internet : www.tabula.ge, et sa page Facebook, très visitée.

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«La presse est libre en Géorgie», assène fièrement le président géorgien M.Saakashvili dans ses discours sur les médias. Il en veut pour preuve le grand nombre de titres de journaux critiques envers le gouvernement. Néanmoins, deux instituts européens spécialistes de la liberté de parole ont récemment déclaré aux heureux membres primés de la revue géorgienne Liberali: «Vous êtes des héros du journalisme en Géorgie».

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