Géorgie : Quand la télé dérape. Naissance d’un cas d’école

Publié le par sophie tournon

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Par Sophie Tournon. (sources : Imedi, Maestro, Apsny.ge, Ekho Moskvy)

La chaîne privée de télévision Imedi (Espoir) propose comme d’habitude, ce samedi 13 mars à 20h, son émission d’informations. Mais ce jour, les nouvelles sont inédites. Le présentateur annonce que la Géorgie est en état de guerre, les troupes russes ont envahi le pays, la population paniquée fuit, à Tbilissi des manifestants se jettent par milliers dans les rues, des tanks approchent et des avions russes bombardent la ville, le président géorgien est touché, il est mort, des leaders de l’opposition créent un gouvernement populaire pour remettre les clés du pays aux Russes, le président russe Medvedev annonce la fin du régime honni de Saakachvili, Hillary Clinton et Nicolas Sarkozy se rendent à Moscou... Des images viennent appuyer les propos du journaliste : scènes de rue, le Président, des blessés, des manifestations, des interviews de leaders de l’opposition, etc.

L’émission est suivie d’une autre, au ton posé contrastant avec les scoops apocalyptiques précédants. Une présentatrice demande aux nombreux experts sagement réunis dans le studio télé de commenter les infos, curieusement qualifiées d’«imitation» de la réalité. Car les nouvelles de ce soir étaient fausses, c’était un scénario monté de toute pièce présentant une possibilité d’avenir. Il n’y a pas eu d’informations ce soir sur Imedi, mais un exercice médiatique de grande ampleur présenté comme une anticipation réaliste de ce qui pourrait attendre le pays. Autrement dit, au vu de l’impact de l’émission, un dérapage télévisuel.

En effet, des milliers de Géorgiens et de Sud Ossètes qui avaient pris l’émission à l’heure ou en cours ont tremblé de peur face aux terribles images qui avaient un air de déjà-vu. Un vent de panique a alors balayé la Géorgie, avec d’autant plus de facilité que l’éventualité d’une guerre contre la Russie est dans tous les esprits, depuis le conflit de l’été 2008 et la militarisation rhétorique et réelle de part et d’autre de la frontière russo-géorgienne.

Lors de la fausse émission, il était impossible de téléphoner depuis son téléphone portable: chacun propageait la «nouvelle» et s’enquérait de siens, au point de bloquer le réseau. L’émission à peine terminée, des Tbilisselis, des popes, des journalistes puis quelques personnalités politiques se sont précipités autour du siège de la chaîne. Tous exprimaient leur rejet d’une telle irresponsabilité de la part de la chaîne privée connue pour être progouvernementale.

L’«imitation» avait pourtant été annoncée: peu avant le début des fausses informations, une présentatrice avait répété qu’il s’agissait d’un montage suggérant l’avenir afin de provoquer un débat politique. En outre, lors du faux journal, le journaliste avait par deux fois donné la fausse date du 7 juin, plaçant ainsi les «événements» montrés à l’écran dans un avenir proche. Mais quel est le poids de ces quelques mots trop rapidement prononcés face au choc réaliste des images révélées? Pourquoi les images montrées au public ne comportaient pas de bandeau explicatif permanent? Telles sont, entre autres, les questions posées par les Géorgiens aux journalistes responsables de ce scénario catastrophe mal annoncé qui fera certainement date dans les écoles de journalisme et de communication.

Rapidement, le ton monte: l’émission est accusée de jouer le jeu du Président en cherchant à dénigrer les opposants. Guiorgui Arvéladzé, directeur général de la chaîne Imedi, a présenté ses excuses sur Facebook tout en s’étonnant de la réaction disproportionnée des téléspectateurs: comment croire que tant de cataclysmes puissent survenir en une soirée, se demande-t-il. De son côté, le Président, qui déplore que le film fasse croire à la trahison d’une partie de l’armée géorgienne, estime le scénario relativement proche de la réalité. Enfin, l’opposition promet des manifestations massives. La fin du mois de mars s’annonce riche en événements politiques, en Géorgie…

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