Good bye Staline?

Publié le par sophie tournon

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Vakhtang Komakhidzé, Sophie Tournon

 

Dans la nuit du 25 juin, les autorités géorgiennes ont procédé au déboulonnage de la statue de Staline qui trônait face à la mairie de Gori, ville natale du leader soviétique. Cette décision a été qualifiée d’abusive, violente, tardive et mémocidaire ou, au contraire, de responsable, nécessaire, libératrice et saine. Etat des lieux d’un débat riche qui a trait à l’histoire, la mémoire, mais aussi à la politique et aux relations internationales.

 

Un déboulonnage discret et honteux

 

Les images du déboulonnage sont désormais connues : la statue de 6 mètres de Staline est délicatement déposée à terre, sous les applaudissements d’une centaine de personnes, probablement des officiels. La place centrale de Gori est alors vide, et pour cause : la nuit règne, les habitants dorment. Le moment est pourtant historique : les Géorgiens font leurs adieux à Staline. Mais l’événement semble empreint de honte mêlé de crainte. Sa discrétion imposée semble hésiter entre le secret impossible à tenir et le mépris affiché pour cet instant symbolique. Le lendemain, Gori se réveille nue : sa statue, fierté de son patrimoine touristique, a quitté son piédestal, seule trace qui semble attendre le remplaçant du généralissime remisé.

 

L’historien Georges Mamoulia (EHESS) explique que la statue a été évacuée de nuit pour éviter toute provocation de la part des «forces pro-russes et de fanatiques orthodoxes», défenseurs anachroniques de Staline. Selon lui, cette mesure de précaution relève de la «force majeure», quand bien même aucune manifestation d’ampleur n’a été constatée par la suite. G. Mamoulia explique que ce déboulonnage, tardif pour une Géorgie indépendante depuis 1991, s’est déroulé dans un contexte jugé enfin favorable. En effet, alors que des «stalinistes» se trouvaient encore au sein de l’appareil d’Etat sous E. Chevardnadze, la jeune génération portée au pouvoir depuis M. Saakachvili s’avère totalement affranchie de ce passé.

 

Pour le président Mikhéil Saakachvili, la statue a toujours été une aberration. Mais il ne pouvait décemment éliminer Staline, tenu par ses compatriotes pour l’enfant prodigue du pays. Abstraction faite des slogans populistes tenus par les proches de Saakachvili, qui l’ont parfois présenté comme un nouveau Staline, le Président et ses épigones du gouvernement n’ont jamais caché que pour eux, «l’homme d’acier» était une statue à abattre, héritage jugé néfaste pour l’image de la Géorgie libérale en construction. Et le conflit d’août 2008 contre la Russie en Ossétie du Sud, qui a vu la ville de Gori bombardée mais la statue haïe épargnée, a manifestement décidé les autorités à passer à l’acte. Selon le ministre de l’Intérieur, Vano Mérabichvili, les autorités géorgiennes auraient prié en vain les Russes de profiter de leurs raids aériens pour détruire la statue. Ce 25 juin 2010, Staline a enfin été descendu. Les jours suivants, les deux derniers bustes qui restaient dans les villages géorgiens ont à leur tour été rapidement cachés.

 

Oublier Staline au risque de travestir l’histoire?

 

Ce déboulonnage s’inscrit dans la tradition d’épuration des pages noires des histoires nationales, tradition partagée par nombre d’Etats issus des totalitarismes du XXe siècle. Ce choix a néanmoins suscité un débat fort intéressant sur le rapport de la Géorgie à son propre passé. Le philosophe Guiga Zédania, partisan du déboulonnage, explique que le monument à Staline contredisait les choix de la société géorgienne moderne: libéralisme, démocratie, Europe et OTAN. Balayer les derniers symboles soviétiques est une condition sine qua non de l’entrée de la Géorgie dans le club lumineux des pays libéraux et humanistes. La mémoire de l’URSS est désormais confiée aux universitaires, la politique doit, elle, s’occuper de construire l’avenir et non de constamment se justifier. En un mot, cette volonté d’occultation a pour objectif d’unifier la nation autour de valeurs positives, et l’Etat doit se charger de l’écriture du roman national.

 

Si Staline a une place particulière dans le «cœur» des Géorgiens, il ne faut toutefois pas se méprendre sur les raisons d’un tel «amour». G. Mamoulia précise qu’en 1956, «le massacre de manifestants pacifiques défilant sous la bannière de Staline (qui, vu le niveau fort bas de la culture politique en Géorgie, jouait le même rôle intégrateur des Géorgiens dans l’empire russe que l’orthodoxie au XIXe siècle) dissipa définitivement les naïves illusions provinciales. Désormais, la plupart des Géorgiens avaient pris conscience que la libération de leur pays n’était possible que si l’empire soviétique, quel qu’en fût le régime, était démantelé.[1]» Et le politiste Thorniké Gordadzé d’ajouter que Staline, leader mondial mythifié, incarne la fierté nationale géorgienne grâce au raccourci saisissant «Staline = compatriote de génie». Depuis sa mort et surtout la déstalinisation, «l’ancien dirigeant soviétique représente un symbole atemporel, décontextualisé.[2]» Ainsi, Staline aura été un symbole utile à l’expression du nationalisme géorgien, et non un modèle politique adulé.

 

50 ans après la dénonciation du culte de la personnalité de Staline, et 20 ans après l’accession de la Géorgie à l’indépendance, rien n’avait réellement été entrepris pour changer cette perception de Staline. Sa statue était devenue un site de pèlerinage pour tourisme mémoriel, parfaitement accepté par la ville. Il convient aussi de se demander quel rôle a joué dans cette décision le Conseil municipal (sakréboulo) de Gori, constitué juste une semaine avant le déboulonnage. Aujourd’hui, Gori est une ville non pas libérée, mais amputée de sa statue, il est fort à parier que Staline restera encore présent dans les esprits et les toasts des habitants de la ville natale du «petit père des peuples». En éliminant unilatéralement cette statue, le pouvoir a voulu s’offrir une respectabilité de démocratie aux yeux de l’Europe, mais s’est retrouvé en porte à faux avec sa population, qu’il peut accuser d’obscurantisme. Pourtant, ce même pouvoir n’a jamais réellement cherché à réduire le fossé entre sa perception et celle des Géorgiens sur ce sujet.

 

Le roman national géorgien: un chantier grand ouvert

 

Selon l’historien Charles Urjewicz (INALCO), ce déboulonnage s’est fait dans des conditions malsaines. Il est le reflet de l’ignorance d’autorités qui entretiendraient un «rapport psychotique» à l’histoire de la Géorgie. Selon lui, le pouvoir géorgien, mais aussi la plupart des historiens géorgiens, «se racontent de belles histoires» basées sur des «couches de mensonges, de mythes et d’ignorance». En outre, ce déboulonnage nocturne s’inscrit dans une logique de destruction de monuments qui ne répondraient pas aux critères normatifs du gouvernement actuel. Il en fut ainsi de l’explosion précipitée (qui fit 2 morts) du monument aux morts de Koutaïssi, en décembre 2009.

 

D’après M. Urjewicz, la Seconde Guerre mondiale est une période encore mal appréhendée en Géorgie: les «héros» de la Grande guerre patriotique soviétique ne sont pas ceux auxquels on pourrait s’attendre. Les historiens géorgiens auraient tendance à privilégier ces Géorgiens alliés aux ennemis de l’URSS, Turcs et nazis, dans un esprit de nationalisme patriotique soviétophobe. Ce faisant, ils sont en phase avec le discours russophobe des autorités. «C’est ce que j’appelle la grande victoire posthume de Staline et Beria, ajoute-t-il. Depuis que l’école historienne géorgienne a été liquidée, la Géorgie semble incapable de réfléchir sur sa propre histoire.»

 

L’historien Lacha Bakradzé se pose, lui, en «défenseur de Staline». Pour lui, la statue remplissait une fonction pédagogique essentielle, liée au devoir de mémoire et à la lutte contre l’ignorance. Le remisage hâtif et honteux de la statue a exclu la société civile d’un débat national nécessaire. «Nous sommes clairement en présence de nouveaux «soviétiques» qui aspirent par-dessus tout à détruire toute trace du passé. Ce genre de vandalisme contre des monuments soviétiques a lieu tous les jours. Je maintiens qu’il faut s’opposer à ces nouvelles méthodes staliniennes qui s’en prennent au stalinisme. Déplacer ou détruire une statue ne devrait pas se faire dans la colère ou l’agressivité.» L. Bakradzé souhaite qu’un centre d’étude de l’histoire de l’URSS soit créé, débarrassé de préjugés et de haine.

 

Précisons que la statue déboulonnée devra à terme intégrer un futur «musée de l’Occupation», sorte de pendant au musée stalinien dédié à Staline toujours ouvert. Ce futur musée, censé rétablir la «vérité» sur l’homme et la période soviétique, est aussi un levier d’affrontement idéologique contre la Russie voisine : le terme d’occupation -comprendre russe puis soviétique-, révèle des intentions politiques et pas seulement historiennes.

 

L’usage politique du passé 

 

En tirant le rideau sur Staline, pour prouver que la Géorgie appartient corps et âme au monde occidental, -celui qui tient le communisme, le soviétisme, la dictature idéologique d’un Parti pour un totalitarisme intolérable-, les autorités géorgiennes veulent montrer qu’elles extirpent définitivement leur petit pays de la zone d’influence «idéologique» de son voisin russe. A les en croire, ce dernier entretiendrait toujours un culte des valeurs passéistes, où Staline et Dzerjinski figureraient au premier plan. Ainsi que le résume L. Bakradze: «Comme nous ne pouvons pas nous opposer à la Russie, nous avons transféré notre agression sur autre chose», à savoir la statue de Gori. Pour le gouvernement géorgien, abattre Staline revient à toucher par ricochet le Kremlin, où nicheraient les derniers staliniens. Le déboulonnage s’inscrit en effet dans un contexte diplomatique russo-géorgien particulièrement tendu depuis le conflit d’août 2008.

 

Dans la cartographie symbolique des autorités géorgiennes, Gori représentait une sorte de ville-frontière idéologique. En deçà, la Géorgie du «monde libre» et des valeurs occidentales, l’alliée des Etats-Unis et victime de l’ancien grand frère russe. Au-delà, le grand méchant Kremlin dirigé par l’autoritarisme oriental d’un KGB lui-même contrôlé par Vladimir Poutine, l’homme pour qui la plus grande catastrophe du XXe siècle fut la chute de l’URSS. Au milieu donc, un personnage pétrifié de 6 mètres, incarnation de l’ère des totalitarismes pour Tbilissi, et un «manager de génie» pour d’autres, en Russie. L’enclave stalinienne en Géorgie n’est plus, seule la Russie subsisterait comme fière héritière de l’empire soviétique.

 

Toutefois, la journaliste Maka Jaiani se pose la question du détachement réel de la Géorgie des valeurs «staliniennes» de violence et d’arbitraire. Elle rappelle que la nuit du 25 juin, un journaliste de Trialeti TV a été battu par des policiers en civil et sa caméra confisquée. Pourquoi les journalistes ne pouvaient-ils pas filmer ce qui ne relevait pas du secret d’Etat? La démocratie géorgienne peut-elle se résumer à une lutte contre des monuments? Et pourquoi les médias se sont dans l’ensemble tus sur ce passage à tabac révoltant, antidémocratique car attentant au droit élémentaire à l’information? M. Jaiani prévient que le «culte cynique de la violence» qui faisait partie du passé soviétique «peut facilement réintégrer nos vies présentes si les médias continuent de se taire sur ce qu’ils voient.» Staline est peut-être parti, mais l’amnésie et la cécité restent des menaces bien réelles…

 

 

 

Notes :

 

[1]Georges Mamoulia, «Les premières fissures de l’URSS d’après guerre. Le cas de la Géorgie et du Caucase du Sud, 1946-1956», Cahiers du monde russe, 46/3, 2005.

 

[2]T. Gordadze, «Que reste-t-il du stalinisme?», Courrier des pays de l’Est, n°1067, 2008.

 

Entretiens avec Charles Urjewicz et Georges Mamoulia le 7 juillet 2010.

 

Liberali, débat entre G. Zedania et L. Bakradze, vidéo sous titrée en anglais, http://liberali.ge/node/2042

 

Maka Jaiani, «With a Back Turned on Statue», Media.ge, 27 juin 2010, http://www.media.ge/en/comment/reply/37863

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Publié dans Politique intérieure

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