La guerre des chaînes du Caucase

Publié le par sophie tournon

CAUCAZ.COM
Article paru dans l'édition du 20/02/2010

Par  Sophie TOURNON à Tbilissi

Une nouvelle chaîne de télévision est née, et crée l’événement en Géorgie. Pourtant, ce n’est pas la seule chaîne à avoir vu le jour dans ce pays ces dernières années, et ce n’est pas la seule à proposer un point de vue géorgiano-centré sur l’actualité et l’histoire. Sa nouveauté réside dans sa mission : émettre à un niveau international, et non plus uniquement sur le seul territoire géorgien. Sans surprise, cette ambition suscite l’ire de la Russie, accusée d’avoir instigué les premiers problèmes techniques remettant en cause l’existence de la chaîne. Cette dernière saura-t-elle s’en relever et rencontrera-t-elle le succès escompté auprès des populations du Nord et Sud Caucase ?

«Pervyi kavkazski» (Première caucasienne) a commencé à émettre sur Internet dès janvier 2010[1]. Puis, peu après le lancement du satellite W7 de la firme française Eutelsat (via Baïkonour), elle a pu être captée par tous les possesseurs de paraboles au Caucase. Sa couverture est large, car elle balaye les Caucases nord et sud, la Russie et au-delà.

Une chaîne pancaucasienne et pro-géorgienne

L’avènement de Pervyi kavkazski, aussi appelée par son logo 1K, s’inscrit dans la politique de communication de l’Etat géorgien, qui utilise le biais télévisuel comme relais de transmission de sa vision du monde. En un mot : la télévision est le pilier central de la propagande d’Etat. En effet, les Géorgiens boudent la presse payante (source d’informations pour seulement 24% de la population) pour lui préférer la télévision (source d’informations pour 96% de la population)[2]. Les principales chaînes géorgiennes, qu’elles soient nationales ou régionales, sont en majorité propriété de personnalités proches du gouvernement.

Le rapport de Transparency International sur le paysage audiovisuel géorgien rappelle les liens de dépendance, directe ou indirecte, des principales chaînes vis-à-vis l’Etat (Rustavi 2 avec 35% de parts de marché, Imedi avec 25%, et la Chaîne publique n°1 avec 8%), et la faiblesse des chaînes dites indépendantes (Maestro et Kavkassia n’émettent qu’à Tbilissi et ses environs, avec moins de 7% de parts de marché à elles deux)[3]. 1K, lancée par la Chaîne publique, n’échappe pas à cette logique de dépendance : ses fonds proviennent du budget d’Etat, et son meilleur promoteur n’est autre que le Président géorgien Mikhéil Saakachvili, pour qui la chaîne représente un «socle culturel, un lien entre les civilisations des plus importants». Le fait qu’une partie des cadres de 1K soit issue de la chaîne Alania, fondée trois ans plus tôt par le gouvernement pour promouvoir en Ossétie du Sud le gouvernement alternatif sud ossète pro-géorgien, est significatif.

Mais ceci une fois énoncé, rien n’est réellement dit. Dénoncer le clientélisme des médias géorgiens revient à déplorer un mal endémique courant dans l’espace post-soviétique, et révéler les liens de sujétion de la nouvelle chaîne géorgienne à la propagande d’Etat revient à s’appesantir sur un secret de polichinelle, n’en déplaise à son PDG Gia Tchantouria. L’intérêt de 1K est ailleurs. La nouvelle chaîne s’est en effet donnée deux missions particulièrement ambitieuses. D’une part, elle doit propager la «vérité» dans toute la zone russophone extra géorgienne, en présentant une nette préférence pour le point de vue géorgien. Ce faisant, elle part en croisade contre le géant médiatique russe dominant la région caucasienne. D’autre part, elle impulse une politique médiatique inédite : son nom, le public visé et son contenu, présentent un Caucase uni et idéalisé. Chose étonnante quand on connaît l’atomisation générale de la région, sa division suivant des lignes Nord-Sud (Caucase russe et Sud Caucase) et Est-Ouest (Géorgie atlantiste, Arménie russophile et Azerbaïdjan lié à l’Asie centrale). A terme, la Première chaîne publique espère faire de 1K la chaîne internationale d’informations géorgiennes et caucasiennes, en ouvrant des points de correspondance en Europe et en Amérique du Nord.

Un contenu caucasophile

1K est une chaîne de propagande et s’en cache à peine. Elle doit informer «de manière objective» sur ce qui se passe en Géorgie, et offrir des informations «indépendantes» sur l’actualité du Nord Caucase. L’obsession rhétorique des producteurs de cette nouvelle chaîne est la «vérité», grande absente selon eux des médias actuellement dominants dans la région. Nul besoin de décodeur pour comprendre que 1K a été créée pour promouvoir le point de vue de Tbilissi, contre l’empire médiatique russe. Précisons que des rumeurs persistantes courent en Géorgie sur la possible participation financière de l’oligarque russe Boris Berezovski, persona non grata en Russie pour diverses affaires, qui a été entre autres dépossédé de ses propres chaînes de télévision. L’intéressé nie une telle implication, en dépit des accusations de l’opposition géorgienne.

La forme et le contenu de la chaîne sont dignes d’intérêts. Précisons que 1K diffuse en russe, langue vernaculaire au Caucase mais en déclin en Géorgie même. Outre les émissions d’informations géorgiennes proprement dites, 1K propose une grille plutôt ouverte sur le Caucase pris dans son sens le plus large, tout en privilégiant la Géorgie (pour des raisons politiques et financières, car le réseau de correspondants de la chaîne n’est pas encore totalement déployé). Trois émissions de talk-show invitent des personnalités caucasiennes, dont les témoignages dessinent un portrait qui se veut vivant et édifiant des différentes régions du Caucase. «Le prix de la question» présente des débats en public entre personnalités politiques et experts sur des grands sujets de l’actualité : «Existe-t-il une alternative à l’OTAN pour la Géorgie? Quelles sont les perspectives de dialogue avec la Russie? La grippe H1N1, mythe ou réalité? L’utilité des rencontres entre Abkhazes, Géorgiens et sud Ossètes à Genève?» Deux émissions d’histoire reviennent l’une sur «les crimes commis par les bolcheviks et les communistes depuis l’occupation et la soviétisation de la Géorgie en 1921», l’autre sur les débats historiques en mettant en scène deux personnalités du passé face à face, chacune devant justifier sa position (Irakli II et Totleben, Chamil et Grigol Orbeliani, Tsitsianov et Leonidzé…). Le tout entrecoupé de films, de documentaires et de contes caucasiens.

Des présentateurs anti-russes ?

Certaines de ces émissions phares sont présentées par des «stars», dont le célèbre acteur géorgien Zourab Kipchidzé. Deux noms ont particulièrement attiré l’attention, bien avant le lancement de la chaîne. La veuve du premier Président de l’Itchkérie (Tchétchénie), l’artiste peintre Alla Doudaeva anime l’émission «Portrait caucasien» où elle interroge un invité tout en peignant son portrait. Le prétexte est transparent : sa présence est un signal codé à l’attention du Kremlin comme des Tchétchènes. Autant A. Doudaeva incarne l’image de l’ennemi tchétchène aux yeux du Kremlin, autant elle est, pour la frange dite séparatiste de la population tchétchène, la femme d’un héros de la résistance au pouvoir russe, qui est mort au combat.

Mais la clé de voûte de la chaîne est sans conteste le journaliste tadjik d’origine russe Oleg Panfilov, le plus célèbre des présentateurs de 1K. Historien, journaliste spécialiste du Tadjikistan, Oleg Panfilov a fondé à Moscou le «Centre de journalisme en situation extrême», référence internationalement reconnue en matière d’analyses sur les médias et les droits des journalistes dans l’espace post-soviétique. Particulièrement acerbe vis-à-vis du pouvoir russe, O. Panfilov tenait un blog «libre penseur» très suivi des internautes, puis fermé de force selon lui par le FSB. Ses prises de position en faveur de la Géorgie lors du conflit d’août 2008 lui ont valu des menaces qui l’ont décidé à quitter le pays. Installé depuis un an en Géorgie, dont il a acquis la citoyenneté, O. Panfilov enseigne désormais à l’université Tchavtchavadzé (auj. renommée Université Ilia), au sein de laquelle il compte fonder prochainement une «école internationale de journalisme» pour étudiants et professionnels de l’ex-URSS. L’objectif est non seulement d’assurer un enseignement digne et complet de la profession, mais aussi de «purger les journalistes de la mentalité héritée de l’ère soviétique». Enfin, O. Panfilov, qui tient un nouveau blog encore plus virulent contre les «poutinoïdes»[4], sera prochainement le représentant de l’OSCE pour les droits de la presse.

Le nom de Panfilov pourrait suffire à caractériser l’esprit russophobe de Pervyi Kavkazski, chaîne dite alternative à la «vérité russe». A propos de Pervyi Kavkazski, O. Panfilov affirme : «Il est impossible de se battre contre la main mise de la télévision russe. La seule chose à faire est de proposer une information alternative, des émissions relatant l’Histoire sans fard, et des programmes prônant une réhabilitation morale de la Géorgie aux yeux de la Russie.» Et le même d’ajouter : «Pervyi Kavkazski prend en quelque sorte le relais de Radio Liberty[5]. Cette télévision doit propager les idées libérales dans l’espace post-soviétique.» Mais alors que l’annonce de sa participation à 1K avait laissé présager une émission à l’image de son ton et de sa position, le journaliste engagé s’est réservé le droit de présenter la plus innocente, en apparence, des émissions. «La Géorgie avec Oleg Panfilov» se veut un voyage éclairé dans la Géorgie contemporaine, sorte de présentation touristique commentée d’un pays «dénigré par la propagande russe.» Véritable ode à la Géorgie, l’émission fait du pays une contrée enchanteresse, une terre de contrastes riche et injustement méconnue.

Une guerre russo-géorgienne symbolique

La naissance de Pervyi Kavkazski s’inscrit dans un contexte de grandes tensions entre la Russie et la Géorgie, et n’est pas destinée à y remédier, comme le déplorent certains opposants géorgiens. Les relations diplomatiques entre ces deux voisins sont pratiquement au point mort depuis le conflit d’août 2008. Récemment, l’achat d’hélicoptères militaires français Mistral par la Russie a été perçu par Tbilissi comme une stratégie de militarisation poussée aux frontières de la Géorgie, elle-même initiatrice d’une politique de militarisation des esprits de ses citoyens (chaîne de télé du ministère de la Défense, instruction militaire à l’école, discours présidentiels...). La violence symbolique qui s’exerce de part et d’autre de la chaîne du Caucase se retrouve dans la guerre de propagande que se font les chaînes de télévision d’Etat russes et géorgiennes. Rappelons que depuis août 2008, la Géorgie a imposé un embargo sur les chaînes satellitaires russes.

Récemment, Pervyi Kavkazski a eu les honneurs de la presse internationale à l’occasion d’un procès en France. L’opérateur satellitaire français Eutelsat a proposé au dernier instant à 1K un autre satellite de moindre envergure que celui initialement prévu. Il a immédiatement été accusé par les Géorgiens de jouer le jeu de son client principal, Interspoutnik, qui diffuse les chaînes de Gazprom Media, lié au Kremlin, afin d’éloigner la chaîne de son public caucasien. Cas de concurrence commerciale classique ou guerre des chaînes du Caucase ? Selon la direction de 1K, ses correspondants au Nord Caucase seraient menacés par les autorités russes, et un changement de satellite, comme le propose Eutelsat, obligerait les spectateurs à acquérir une parabole plus petite, les rendant «facilement repérables» par les autorités russes.

L’affaire est rapidement devenue «le scandale Eutelsat vs. 1K». Présent à Paris, le PDG de 1K a su mobiliser une partie de «l’intelligentsia» française afin qu’elle prenne fait et cause pour sa chaîne[6], tout en cherchnt à donner une dimension européenne à ce scandale. Ainsi, Heidi Hautala, la présidente finlandaise du Comité des droits de l'Homme du Parlement européen a-t-elle pris à son tour la défense de 1K contre «le monopole télévisuel russe» dans la région[7].

Pour tous ses défenseurs, 1K est plus qu’une chaîne de télévision, c’est tout un symbole, «une avancée pour le pluralisme de l’information dans l’espace postsoviétique»[6]. Une sorte de «TV Liberty», dirigée non plus contre le communisme d’antan mais contre le «poutinisme» d’aujourd’hui, comme le suggère O. Panfilov…

Notes :
[1] http://www.1k-tv.com
[2] Selon le sondage de l’IRI/USAID : http://www.iri.org/sites/default/files/2009%20August%207%20Survey%20of%20Georgian%20Public%20Opinion,%20June%2016-25,%202009.pdf
[3] Transparency International : http://transparency.ge/sites/default/files/Media%20Ownership%20November%202009%20Eng.pdf
[4] http://olegpanfilov2.livejournal.com/
[5] Entretien du 13 février 2010. Radio Liberty, financée par les Etats-Unis, était combattue par l’URSS pour ses émissions anticommunistes. Elle représentait une source d’informations libres et démocratiques. Cette radio émet toujours dans plus de 20 langues à travers le monde.
[6] Libération du 15 février 2010, http://www.liberation.fr/medias/0101619341-eutelsat-retablissez-la-chaine-perviy-kavkazskiy
[7] voir son blog : http://www.heidihautala.fi/2010/02/cross-party-meps-express-concern-on-eutelsat-refusal-to-broadcast-russian-language-channel-in-georgia/

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