Le ministre de l’Intérieur de la Géorgie : La guerre n’est pas encore terminée

Publié le par sophie tournon

(Traduit du russe par Sophie Tournon)

 

Kommersant, 7 avril 2010-04-08

http://www.kommersant.ru/doc.aspx?DocsID=1350011

 

Le ministre de l’Intérieur de la Géorgie Vano Mérabichvili, considéré comme le fidèle allié du Président Mikhéïl Saakachvili, a révélé à Olga Allenova, journaliste de Kommersant, la vision des autorités géorgiennes sur les chances de l’opposition aux élections municipales et sur les relations de Tbilissi avec la Russie et l’Occident.

 

- Les prochaines élections locales[1] pourront-elles surprendre les autorités ?

- Je ne le crois pas. Nous avons un fort soutien, plus de 50%. Même à Tbilissi, nous faisons 64%. Il y a peu de pays au monde qui peuvent se targuer d’une capitale acquise au parti au pouvoir à hauteur de 64%[2]. Ceci ne s’explique pas seulement parce que nous sommes bons, mais aussi parce que l’opposition a montré ce qu’elle est vraiment. Mais ces résultats ne nous sont pas forcément bénéfiques.

 

- Pourquoi ?

- Il va falloir qu’on les réduise (rires). Je plaisante.

 

- Quelles sont d’après vous les raisons d’un tel score ?

- En premier lieu, il est dû aux réformes menées à bien.

 

- Qu’en sera-t-il si un des leaders de l’opposition est prochainement investi président de la Géorgie, par exemple Irakli Alassania ? Les réformes se poursuivront-elles ?

- Alassania ne deviendra jamais président. Il n’a aucune chance. Alassania est un revanchard de Chévardnadzé.

 

- Qui d’autre alors ?

- Qui vivra verra…

 

- Pensez-vous que l’opposition pourra remporter la mairie de Tbilissi ?

- Guigui Ougoulava [l’actuel maire de Tbilissi] est soutenu à 64%. Alassania, qui vient en seconde position, l’est à 9%. Ensuite viennent Topadzé avec 6%, et Gatchétchiladzé avec 2,6%[2].

 

- L’opposition avance d’autres chiffres.

- C’est sûr.

 

- En janvier 2008, à Tbilissi, Gatchétchiladzé l’a bien remporté devant Saakachvili aux élections présidentielles.

- Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre ! Cinq ans après sa victoire éclatante, Iouchtchenko n’a cumulé que 5%[3].

 

- Une fois le passage douanier du « Haut Lars » rouvert, Nino Bourdjanadzé s’est rendue à Moscou. Elle y a rencontré Vladimir Poutine qui a affirmé que cette réouverture était le symbole du possible rétablissement des relations russo-géorgiennes. Cela n’a pas eu l’heur de plaire en Géorgie, certains y ont vu une concession faite aux autorités russes qui refusent l’entrée aux Géorgiens sur leur territoire.

- Mais pourquoi ne devions-nous pas rouvrir ce point de passage[4] ? Nous restons ouvert d’esprit. Nous non plus nous ne délivrons pas de visa sur place (du moins, seulement aux chauffeurs), c’est pourquoi la Russie n’en délivre pas à nos citoyens. De plus, la Russie y interdit l’entrée aux citoyens d’Etat non membre de la CEI.

 

- En quoi cela vous est avantageux ? Ce passage n’a d’utilité réelle que pour l’Arménie.

- Nous sommes des bons voisins.

 

- Comment jugez-vous la visite de Nino Bourdjanadzé à Moscou ?

- Comment la juger ? Guiorgadzé, puis Ebralidzé et Noghaïdéli s’y sont rendus. Et maintenant Bourdjanadzé[5]. A Moscou, on a fait de Primakov[6] le responsable de la Géorgie. Le projet d’un tsar géorgien issu de la famille des Bagrationi a même été envisagé. Leur héritier a été rapidement marié à une descendante d’une autre branche de cette famille, qui a dû divorcer de son précédent mari pour cela. Et depuis ? Ce projet a échoué, et avec lui ce mariage. Moscou passe son temps à chercher un dauphin pour la Géorgie. Tout cela en vain. Regardez les scores de ces personnes en Géorgie, et vous comprendrez.

 

- Il n’y a pratiquement plus aucune relation entre Moscou et Tbilissi depuis un certain temps, sauf entre les Eglises. J’ai cru comprendre que ces liens entre les Eglises russe et géorgienne déplaisaient fortement au pouvoir géorgien.

- Sans commentaire.

 

- Mais il s’agit juste des relations entre Eglises ?

- Ce ne sont pas « juste » des relations [7].

 

- Nombreux sont ceux qui affirment que la « Première chaîne caucasienne »[8] est votre œuvre. En quoi cette chaîne sert-elle les autorités géorgiennes ?

- Nous sommes en position de défense. Lors d’une conversation avec une de mes connaissances, un Tchétchène, oligarque à Moscou, s’est mis à critiquer les autorités tchétchènes, et à la question « Quand tout cela prendra-t-il fin en Tchétchénie ? », il a répondu : « Cela pourra-t-il prendre fin, même avec l’aide des Géorgiens ? » Les Géorgiens sont le symbole de l’opposition pour ceux qui ne se sentent pas protégés en Russie.

 

- C’est votre vengeance pour l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud ?

- La guerre n’est tout simplement pas encore terminée.

 

- Dans quel sens ? Politique ou militaire ?

- Dans tous les sens. Nous vaincrons là où nous serons les plus forts. Tant qu’en Russie on admettra que la Géorgie mène de bonnes réformes, nous vaincrons. Les réformes et la démocratie ne sont qu’une seule et même chose. La Russie en est loin. Nous ne partageons pas vos valeurs. Vous savez, Guivi Targamadzé [l’actuel président du Comité parlementaire à la défense et à la sécurité] a proposé aux militaires russes, en août 2008, la somme de 50 000 dollars pour qu’ils détruisent la statue de Staline à Gori. Il y avait alors encore des contacts officieux, et on pouvait encore acheter les Russes. Nous avons alors proposé cet échange : de l’argent pour nous débarrasser de la statue de Staline. Ils ont bien bombardé Gori, mais pas Staline.

 

- Qu’ont-ils répondu à Guivi Targamadzé ?

- Ils ont été offensés. Ils voulaient bien accepter l’argent pour d’autres missions, mais pas pour celle-là.

 

- Vous entendez par là que nous défendons des valeurs soviétiques, et vous des valeurs européennes ?

- C’est vous qui le dites. Je le dis autrement. Dans le monde, il n’y a que deux alternatives : choisir la voie de la culture occidentale, ou se perdre en route. Nous avons choisi la première. Et vous ? Qu’est-ce que votre pays a connu de positif ces dernières années ? Vous vous êtes mis à dos vos voisins. On vous craint. Vous vous craignez les uns les autres. Votre population et votre police sont au bord de la guerre. Qu’avez-vous bâti ces dernières dix années ? C’est pour cela que vous ne gagnerez pas la guerre contre la Géorgie.

 

- Il n’est pas nécessaire de savoir bâtir pour gagner une guerre.

- C’est obligatoire. En dix ans, vous n’avez eu que le projet de Sotchi. Des villes entières ont dû être reconstruites. Il y a bien une autre cause : vos fonctionnaires ont peur de l’Occident. Ils ont grandi en croyant que la CIA était plus forte que le KGB. Il vaut mieux craindre l’Occident quand on a ses économies dans les banques occidentales.

 

- Vous dites que vous bâtissez. Mais en Abkhazie, ce n’est pas vous mais les Russes qui investissent. En Ossétie du Sud, où se trouvent des soldats russes, c’est pareil, vous ne bâtissez rien. Comment dans ces conditions pouvez-vous gagner dans ces régions?

- Le sort de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud ne se décide pas en Abkhazie ou en Ossétie du Sud, mais dans la tête des Géorgiens et des Russes. Plus nous réformerons le ministère de l’Intérieur, de la Santé, de l’Education, plus Tskhinvali se rapprochera de Tbilissi. On n’a jamais vu sur terre de territoire occupé se développant. C’est comme construire des châteaux sur du sable. On peut tout à fait y ériger des casernes, mais quels investissements pourront s’y faire ?

 

- L’Abkhazie connaît une toute autre situation. Les JO de Sotchi attirent l’Abkhazie vers la Russie.

- Il n’est pas interdit de rêver. Il n’y a aucune réelle société là-bas. Si Baghapch est devenu président, ce n’est pas parce qu’il a remporté les élections, mais parce qu’il a négocié avec le Kremlin. Expliquez-moi pourquoi Baghapch ne conduit-il pas de réformes ? Il n’y a là-bas aucune liberté d’entreprise, tout dépend du Kremlin. On ne peut parler de démocratie.

 

- Et en Géorgie, on peut parler de démocratie ?

- Vous pensez qu’il n’y en a pas ?

 

- Vous n’avez pas de télévision libre.

- Allumez votre poste, et vous y verrez le leader de l’opposition de votre choix.

 

- Mais ce sont des chaînes contrôlées par l’Etat. En Ukraine, il existe un grand nombre de chaînes indépendantes.

- Cela fait d’elle une démocratie ? De quelle démocratie parle-t-on ici, quand le candidat vainqueur n’est élu qu’avec 3% de plus, uniquement parce que dans un seul oblast 97% des électeurs se sont exprimés ? Dans les régions de l’ouest, ont voté ceux qui en avaient le désir, dans les régions de l’est, tous ont voté. Une vraie démocratie, c’est quand les élections sont honnêtes. Vous en avez vu, en Géorgie, des régions qui votent à 97% ?

Il y a en Ukraine une loi qui stipule qu’en cas de corruption, si un policier accepte un pot de vin de moins de 200 Hryvnia, il sera passible d’une amende de 500 dollars mais pourra continuer à exercer son métier. Je n’arrive pas à le comprendre. Ca, une démocratie ? Nous n’avons rien de tel. Chez nous, on ne vole même plus les téléphones portables, car ce type de vol est passible de cinq ans d’emprisonnement.

 

- Vous imposez la démocratie et la justice à coup de méthodes dures. L’Ukraine le fait autrement.

- En Ukraine, on n’inculque pas la loi, d’où les problèmes rencontrés au niveau de la justice. L’Ukraine démocratique n’est qu’un cliché. On n’y apprécie pas les bons éléments, mais seulement les seconds couteaux. C’est pourquoi Iouchtchenko a perdu. Tout le monde a déclaré que c’était bien ainsi, c’est cela la démocratie. Quand en Géorgie, Saakachvili a gagné, tout le monde a alors déclaré que cela n’avait rien à voir avec la démocratie.

 

- C’est l’Occident qui pense ainsi ?

- Tout le monde.

 

- L’Occident est probablement ravi de la défaite de Iouchtchenko, étant donné qu’il n’y a plus de conflit entre la Russie et l’Ukraine désormais ? Alors qu’entre la Géorgie et la Russie, cela continue.

- Dans six mois, Ianoukovitch va se fâcher avec la Russie, dès qu’il sera question de partage des revenus et des charges. Quand Poutine lui demandera de placer les siens ou de lui céder tel ou tel intérêt, ce sera la fin de leur idylle. Cela s’est passé ainsi avec nous.

 

- Vous semblez déçu par vos alliés occidentaux ?

- Pourquoi donc ? L’Occident est sage, il nous aime. Mais nous prenons nos décisions nous-mêmes. Nous n’obéissons à personne. Vous êtes déjà allés sur notre base militaire à Karaléti ? Nos forces spéciales font face aux vôtres. Nous avons acquis des chars « Cobra » pour nos forces spéciales, contre l’avis des Européens. Pour eux, nous provoquions les Russes. Nous ne les avons pas écoutés, et depuis plus personne ne meurt dans cette zone.

 

- Donc, vous n’écoutez pas toujours les conseils des Européens ?

- Je dirais même : nous ne les écoutons presque jamais[9].

 

 

Notes :

[1] Les élections municipales (élection du maire et élection du conseil municipal, le Sakréboulo) auront lieu le 30 mai 2010.

[2] Il serait intéressant de connaître la source de tels chiffres. A prendre avec précaution, donc.

[3] Il s'agit de l'ancien président ukrainien, parvenu à la tête de l'Etat suite à la révolution "orange". Du fait de son indépendance marquée par rapport à la Russie, il était l'un des plus précieux alliés de la Géorgie.

[4] Ce point de passage constitue la seule "brêche" entre la Géorgie et la Russie, dont les relations sont au point mort avant, et surtout depuis le conflit d'août 2008. sa réouverture, financée en grande partie par des instances internationales (états-uniennes), bénéficie en premier lieu au commerce arménien. En effet, l'Arménie est totalement enclavée, seule la Géorgie avec qui elle entretient de plutôt bons rapports pouvait l'aider sur ce point.

[5] Plusieurs leaders de l'opposition entretiennent des relations "diplomatiques" avec le Kremlin, considéré comme l'ennemi principal par les autorités géorgiennes. Taxés de "traîtres" ou de pragmatiques, ces pionniers de la réconciliation politique sont progressivement suivis par d'autres partis d'opposition dans leur stratégie de dialogue renoué avec Moscou.

[6] Lire notre article : http://actualite-georgienne.over-blog.com/article-moscou-attire-les-opposants-georgiens-46379233.html

[7] Les relations enter le gouvernement et l'Eglise orthodoxe géorgienne sont ambigües. Le Patriarche, qui entretient de bons rapports avec l'eglise orthodoxe russe, est liée à l'Etat géorgien par un concordat la privilégiant. Le Patriarche est considéré par beaucoup comme la personnalité la plus charismatique de la Géorgie, voire comme la seule véritable force d'opposition au gouvernement.

[8] Lire notre article : http://www.caucaz.com/home/breve_contenu.php?id=503

[9] Lire la réponse du même ministre à ses détracteurs qui ont critiqué cet entretien : http://www.caucaz.com/home/depeches.php?idp=2575&PHPSESSID=27256a1b6c50e576cff87d6b8efa3898

 

 

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Publié dans Géorgie-Russie

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