Portrait des déplacés géorgiens : Etat des lieux et perspectives

Publié le par sophie tournon

Article paru dans l'édition du 12/01/2010
CAUCAZ.COM

Par Sophie TOURNON à Tbilissi


Les déplacés géorgiens constituent depuis plus de quinze ans une réalité sociale, économique et politique partiellement prise en compte dans l’agenda politique de la Géorgie. Or ces quelques 200 000 personnes, soit environ 5% de la population totale, sont non seulement socialement marginalisées, mais aussi politiquement instrumentalisées. Etat des lieux d’une question sensible…



La question des déplacés s’est imposée à la Géorgie avec la guerre en Abkhazie au début des années 1990. L’issue de ce conflit s’est soldée en 1993 par la sécession de facto de l’Abkhazie et le nettoyage ethnique de la zone : pratiquement tous les Géorgiens d’Abkhazie ont été mis en fuite, devenant de ce fait des déplacés. Le conflit de 1992 qui opposa Tbilissi à l’Ossétie du Sud, suivi en août 2008 d’une guerre de cinq jours contre l’Ossétie du Sud et la Russie, engendra d’autres vagues de déplacés. Ce dernier conflit confirma les déplacés dans la pérennisation de leur situation : leur retour est désormais des plus incertains...

Etat des lieux des déplacés en Géorgie

Amputée de facto de ces deux régions, la Géorgie s’est retrouvée avec un problème social, économique et politique d’envergure : prendre en charge les déplacés sans pour autant perdre espoir dans leur retour dans leur foyer, en Abkhazie et en Ossétie du Sud. Le discours des autorités géorgiennes imposent toujours le retour sine qua non des déplacés avant tout dialogue avec les autorités abkhaze et sud ossète non reconnues, alors que ces dernières exigent la reconnaissance de leur indépendance comme préalable à toute négociation sur ce point.

Le nombre exact des déplacés est sujet à caution, il était estimé, avant le conflit d’août 2008, à plus de 200 000 (est. basse abkhaze : 160 000, est. haute géorgienne : 247 000), et jusqu’à 279 000 après août 2008. Environ 45 000 déplacés d’Abkhazie ont pu retourner, de leur propre fait, dans la région de Gali, dernière poche ethniquement « géorgienne » de l’Abkhazie de facto indépendante. Mais en 1998, près de 40 000 ont de nouveau été expulsés. La petite communauté géorgienne de Gali, qui vit dans des conditions particulièrement précaires, est doublement stigmatisée : perçue comme « ennemie » par les Abkhazes, elle est parfois taxée de « traître » par les Géorgiens… A la suite de la guerre éclair d’août 2008, environ 2 000 Géorgiens ont été déplacés des gorges de Kodori par les troupes abkhazes reprenant l’avantage sur l’armée géorgienne défaite.

Parmi les 60 000 déplacés d’Ossétie du Sud en 1993, 50 000 étaient des sud Ossètes temporairement réfugiés en Russie, les 10 000 autres des Géorgiens. 130 000 Géorgiens ont de nouveau fuit la région et ses alentours en août 2008. Sont rapidement rentrés ceux dont les villages se trouvaient du côté géorgien. Seuls les quelques 20 000 Géorgiens issus de l’Ossétie du Sud même n’ont toujours pas pu retrouver leur foyer. Comme dans le cas des Galiens, ceux qui sont restés en Ossétie du Sud, ou qui cherchent à y retourner, sont pointés du doigt. Ainsi ce chauffeur de taxi Géorgien d’Ossétie du Sud qui, pour faire la navette entre les deux côtés de la frontière, a bien reçu un laissez-passer des Russes contrôlant la région ossète, mais est à chaque fois dissuadé par les Géorgiens de rentrer chez lui…

Conditions et emplacements

Géographiquement, les déplacés se concentrent principalement près de leurs régions d’origine. Ceux ayant fui l’Abkhazie se sont massivement concentrés en Mingrélie et en Imérétie, bien que nombre d’entre eux se soient installés à Batoumi et à Tbilissi. Les déplacés issus des premières vagues des années 1990 ont été relogés soit dans des locaux délabrés vacants, des lieux publics libérés pour l’occasion, ou dans des abris de fortune improvisés. Leurs conditions de vie étaient particulièrement difficiles, matériellement et psychologiquement.

En 2004-2006, près de la moitié des déplacés ont dû quitter leur logement du fait de la politique de privatisation de ces lieux. L’exemple des hôtels Iverias – auj. Radisson- et Adjara, abris pour déplacés en plein milieu de la capitale, est le plus frappant. Alors que la majorité a reçu une compensation (7000 US dollars) devant en principe lui permettre de se reloger, nombreux sont ceux qui n’ont pu racheter d’appartement ; certains sont alors devenus locataires, d’autres sont partis à l’étranger. Plusieurs déplacés ont été expulsés sans aucune compensation. D’une manière générale, ces privatisations ont été vécues par beaucoup comme une « seconde déportation ».

Deux types de prestation, exclusive l’une de l’autre, sont versés aux déplacés. Soit une aide mensuelle, très modeste (une dizaine de laris) et la gratuité de l’électricité dans les centres collectifs où ils vivent, dispensée par le ministère aux Déplacés, soit la sécurité sociale publique attribuée par le ministère du Travail et de la Santé, auquel cas ils sont déchus de tout droit aux compensations. Par ailleurs, les déplacés peuvent faire enregistrer leur propriété perdue en Abkhazie et en Ossétie du Sud, dans le cadre d’un programme « Ma Maison », destiné à faire valoir leur droit à leur biens immobiliers et fonciers, droit rejeté par Tskhinvali et Sokhoumi.

La dernière vague de déplacés a été mieux prise en charge : le gouvernement géorgien a rapidement réagi à cette situation dramatique et, avec l’aide de fonds internationaux, est parvenu à faire construire une quinzaine de villages de maisons préfabriquées, dont beaucoup le long de l’autoroute Tbilissi-Gori. Ces « camps de réfugiés » ont toutefois leur limite : éloignés de tout, avec peu de terre et de qualité médiocre allouée à ces familles rurales, les problèmes sanitaires y sont persistants, et ces sortes de bidonvilles manquent d’écoles, de services sociaux, de centres de soins, etc.

Selon des données datant de mai 2009, près de 45% des déplacés vivent encore dans des centres collectifs : anciens bâtiments militaires ou publics (écoles, hôpitaux, etc.) entièrement réquisitionnés ou partiellement occupés (caves, cuisines, ailes de bâtiment, etc). Ces bâtiments sont source de vie commune réconfortante autant que de stigmate différentialiste : pour les populations locales, « les réfugiés vivent là » suffit à caractériser l’état de délabrement et la pauvreté des lieux associés au dénuement des déplacés. En décembre 2009, le ministère des Déplacés fait savoir que courant 2010, les déplacés seront tous pourvus d’un toit et que les aides financières et matérielles, versées par des pays donateurs, seront mieux distribuées et contrôlées.

Discriminations

Les déplacés sont discriminés dans pratiquement tous les actes de leur vie. Leur logement, souvent communautarisé, annonce leur provenance et leur niveau de vie. Les déplacés, nouveaux venus sur le marché local du travail, sont souvent jugés par les populations locales comme des concurrents dans une situation économiquement très tendue. Les enfants de déplacés se rendent dans les écoles et l’université « abkhazes » délocalisées. Les services sociaux dégradés qui leur sont attribués, comme leur carte d’identité désignant toujours leur ancienne adresse abkhaze, participent de leur ségrégation sociale.

Il convient toutefois de préciser que, pour des raisons compréhensibles dans une telle situation, la majeure partie des déplacés ont favorisé leur vivre ensemble. A la discrimination ressentie et vécue négativement il est nécessaire d’ajouter une sorte de contrepartie « positive » : la mise en commun d’une identité de sort passé et présent à des fins de solidarité en tous genres. Il semblerait que cette tendance ait parfois pris une forme de repli sur soi tel, que certaines familles privilégient les mariages « endogamiques » : entre déplacés.

Représentants politiques

Les déplacés d’Abkhazie ont une représentation politique qui leur est propre : leur « gouvernement en exil », censé être l’héritier du gouvernement abkhaze. L’actuel gouvernement ethniquement abkhaze résidant dans la capitale abkhaze Soukhoumi est taxé par le camp géorgien de « gouvernement de marionnettes ». Ce « gouvernement en exil » présidé par Tamaz Nadaréichvili, maintient comme seule solution à tous les problèmes de la population déplacée le retour inconditionnel en Abkhazie, but ultime soutenu par le gouvernement géorgien. De ce fait, les déplacés n’ont jamais été politiquement intégrés à la société géorgienne.

En effet, l’intégration est considérée comme une dissolution de leur communauté dans la société, elle sonnerait la fin de tout espoir de retour. Désir d’intégration et volonté de distinction étaient alors analysés comme des choix de vie opposés. En conséquence, un certain communautarisme plus ou moins radical est privilégié. Pourtant ce « gouvernement en exil », bien qu’offrant une visibilité aux déplacés, ne les satisfait pas entièrement. La corruption de ses membres, l’absence de retombées concrètes de leur politique pour les conditions de vie des déplacés, et les fraudes électorales aggravent leur marginalisation.

A la suite de la « révolution des roses » fin 2003, le gouvernement en exil perd de son importance auprès de la communauté des déplacés, évincé par le nouveau ministère aux Réfugiés. Les députés du gouvernement en exil sont tous démis de leur fonction pour corruption et remplacés par des déplacés « modérés » acquis au parti au nouveau pouvoir. Enfin, ce gouvernement réduit à une simple fonction symbolique doit s’établir dans les gorges de Kodori, reprises aux Abkhazes en 2006. Privés et éloignés de « leur » gouvernement, les déplacés se sont retrouvés face à un ministère, à des députés nationaux et à toute une infrastructure nouvelle et largement ignorante de leur réalité.

Pour autant, le discours politique à leur égard change radicalement. La « Stratégie de l’Etat pour les déplacés », adoptée en février 2007, met officiellement fin à l’idéal isolationniste et impose un discours promouvant une intégration respectueuse de leur droit futur au retour. En d’autres termes : les déplacés, partie intégrante de la société géorgienne, peuvent continuer à rêver de l’Abkhazie. Dans les faits, les deux partis politiques formés pour représenter les déplacés d’Abkhazie, Notre Abkhazie et Nous-mêmes, n’ont pas rencontré de réel succès auprès des déplacés.

De nombreuses ONG internationales et géorgiennes encadrent, subventionnent et aident pratiquement tous les problèmes rencontrés par les déplacés (droits, conditions de vie, situation des femmes et des enfants, participation politique, soins sanitaires et psychologiques). Etant donné l’impasse dans laquelle la situation diplomatique les place, doublée d’une volonté et d’une capacité politique et économique géorgienne moindre, le pari politique de la Géorgie est alors celui d’une intégration respectueuse du droit au retour des déplacés, comme de la volonté des autorités de facto, partenaires incontournables malgré tout.

Sophie Tournon

Sources :

“IDPs in Georgia still needs attention”, Internal Displacement Monitoring Centre, Norwegian Refugee Council, juillet 2009

Greg Hansen, Humanitarian Agenda 2015 : Politics and Humanitarian Actions in the Georgia Conflicts, Feinstein International Center, 2009

Crisis Group Europe, Report N°179, 18 janvier 2007, www.crisisgroup.org

Norwegian Refugee Council / Internal Displacement Monitoring Centre, décembre 2008, www.internal-displacement.org

Out of the Margins. Securing a voice for internally displaced people: lessons from Georgia, Conciliation Resources, 2009

“About the Georgia Life Story project”, IDP Voices, idpvoices.org

“Privatisation of Collective Centres”, Internal Displacement Monitoring Centre, juillet 2009, internal-displacement.org

Publié dans Politique intérieure

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Metin Sonmez 08/02/2010 08:02


Dear Sophie Tournon,
 
I just read your article ''Portrait of Displaced Georgians: Current Situation and Prospects''. I would like to thank you that you also mentioned estimation of Abkhazian side about the refugees.
Usually authors don't mention about it anymore or they use exaggerated numbers, like 350,000 - 400,000 or even 500,000, like Mikheil Saakashvili, please see: http://www.president.gov.ge/?l=E&m=0&sm=3&st=150&id=2597
 
According to the 1989 census there were only 239,872 "Georgians" living in Abkhazia and some of them NEVER left Abkhazia after 1992 - 93 war. Abkhazia unilaterally decided to open the gates for the
(largely Mingrelian) refugees to return to Abkhazia from Georgia in 1999. Georgia at that time was actually accusing these refugees of being TRAITORS to Georgia (As you mentioned in your article).
The largest concentration of Georgians within Abkhazia was in the Gal region.  Since the war, more than 52,000 refugees have returned to Gal. In addition, at least 15,000 Georgians have
returned to other regions of Abkhazia.
 
By the way, your article has valuable information, but I am puzzled by the mention of Tamaz Nadareishvili as being head of the Abkhazian government in exile. He actually died in 2004. Please see:
http://www.absoluteastronomy.com/topics/Tamaz_Nadareishvili
 
Best wishes,
Metin Sonmez
 
www.CircassianWorld.com & www.AbkhazWorld.com