Qui en veut au Patriarche géorgien?

Publié le par sophie tournon

 

Par Sophie Tournon (sources: Civil Georgia, Georgia Times, Youtube)

Une vidéo circulant sur le net (le 13 octobre sur Youtube http://www.youtube.com/watch?v=UccENw6YUAo) puis sur Facebook a révolté les Géorgiens, le patriarcat, l’opposition et bien embarrassé le gouvernement: un film de moins d’une minute montre le patriarche Ilia II insultant le président géorgien, grâce à un montage mouvant sa bouche et imitant sa voix. Cette animation serait passée parfaitement inaperçue si elle n’avait fait les honneurs d’un reportage télé sur Kavkasia, le 18 octobre.

Le contexte dans lequel s’inscrit cette animation est relativement complexe. Le Patriarche, personnalité respectée de tous en Géorgie, est probablement l’un des rares intouchables de ce pays pourtant peu avare en critiques et dénigrements ad hominem. Ilia II, qui œuvre pour une réconciliation avec les Abkhazes, les Ossètes et les Russes, est récemment sorti de sa relative neutralité politique lors d’un discours où il déclarait que le conflit d’août 2008 était parfaitement évitable, allant ainsi à l’encontre de l’affirmation du Président Mikhéil Saakachvili.

Ce mini-film ordurier prétend, à sa manière peu conventionnelle, qu’une «haine» séparerait désormais les deux chefs, de l’Eglise et de l’Etat. Pourtant loin d’être une attaque contre Mikhéil Saakachvili, ce film salit au contraire le Patriarche: comment oser mettre dans la bouche du saint père des mots aussi grossiers? Ridiculisé et rabaissé au niveau de charretier de bas étage, le (faux) Patriarche n’est plus crédible, la cible de son discours devenant par ricochet la victime d’un vulgare pecus prétentieux. Mais l’histoire ne s’arrête pas là.

L’ampleur prise par cette mauvaise blague est à mettre au compte de Téa Toutbéridzé, jeune femme assumant pleinement son militantisme, puisqu’elle a volontairement publié le film (et d’autres de la même teneur) sur sa page personnelle Facebook. Téa Toutbéridzé, directrice de l’association des directeurs d’écoles, travaille pour l’Institut de la Liberté de la Fondation Soros, qui collabore activement avec le gouvernement géorgien. Elle a été jusqu’à affirmer que les propos du Patriarche (le vrai) étaient antipatriotiques et «certainement dirigés par la Russie, qui possède des alliés un peu partout en Géorgie, et même dans l’Eglise». Son acte s’inscrit donc visiblement dans une logique pro-gouvernementale et anti-patriarche.

L’opposition crie alors au crime de lèse-Patriarche et au machiavélisme du gouvernement qui piloterait un tel affront, et demande la fermeture définitive de l’Institut, véritable think tank américain. Le gouvernement a rapidement réagi en rappelant son profond respect pour Ilia II, son rejet de tout ce qui scinderait la société en deux et en accusant Téa Toutbéridzé, qui aurait agi de sa propre initiative, sans concertation avec l’Institut de la Liberté, encore moins avec l’entourage présidentiel. Cette dernière confirme avoir pris cette décision seule, forte de son droit à critiquer tout en restant dans le cadre de la loi, au-dessus de laquelle le Patriarche ne doit pas se tenir.

Des voix s’élèvent déjà pour réclamer la démission de la jeune femme que d’aucuns considèrent comme le bouc émissaire du gouvernement. Des réunions, conseils et manifestation contre toute expression anti-religieuse et anti-Patriarche sont prévues dans le pays. Selon certaines organisations géorgiennes, Téa Toutbéridzé n’est que le premier maillon d’une chaîne organisée par le gouvernement et «les Américains», afin de désenchanter la Géorgie, en cherchant à annuler le concordat liant constitutionnellement l’Etat et l’Eglise, et d’imposer une nouvelle mentalité «européenne» cynique, nihiliste et athée. Ce que certains considèrent comme une blague de potache, et qui est perçue par d’autres comme un blasphème, n’est pas sans rappeler «l’affaire des caricatures» qui enflamma le Moyen-Orient et l’Europe il y a peu…


Dépêche publiée le 23/10/2009

Publié dans Politique intérieure

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