Russie : La poutre dans l’œil des défenseurs de la vérité

Publié le par sophie tournon

Rédaction de Nezavissimaya gazeta, 23 décembre 2009.

 

Cet article de la rédaction d’un quotidien russe bien connu s’inscrit dans le mælström d’articles et de déclarations russes qui suivirent la destruction du mémorial géorgien « à la gloire des soldats de la Seconde Guerre mondiale ». Ce monument de la ville de Koutaïssi a été détruit pour être remplacé par le futur second parlement géorgien.

 

La réaction des autorités et des médias russes à l’annonce de la destruction du Mémorial à la gloire des soldats, à Koutaïssi, en Géorgie, a été immédiate et attendue. Il ne sera pas ici question de cette tendance bien acquise en Russie qui consiste à conspuer « le régime honni de Saakachvili ». Cette année 2009, le leitmotiv de la politique nationale de la Russie a été la défense de l’honneur et de la dignité des vétérans de la guerre et la défense de « la mémoire de la guerre ».

 

De quoi s’agit-il ? L’Etat russe et les hommes (comme d’ailleurs les femmes) cultivés qui lui sont proches se sont levés contre les falsifications de l’histoire « portant atteinte aux intérêts de la Russie » et ont cherché à empêcher « toute révision du bilan de la Seconde Guerre mondiale ». Quantité de livres ont été édités sur ces thèmes, dont certains tout à fait douteux. Poutine a même défendu, certes à demi mots, « notre vérité » lors des solennités à Gdansk [1]. Les critiques ont fusé contre les résolutions de l’APCE et le film d’Alesey Pivovarov, « Rjev, ou le combat méconnu de Joukov » [2], et les défenseurs des droits de l’homme ont été voués aux gémonies pour avoir soi-disant injurié les vétérans. Les médias se sont faits les hérauts de la lutte contre « le culte du nazisme » en cours en Ukraine et dans les pays baltes.

 

Toute cette énergie déployée aurait donné suffisamment d’électricité aux régions les plus reculées du pays. Le gouvernement russe s’est proclamé défenseur et gardien de cette « vérité sur la guerre » et de son droit moral à en être justement le défenseur et le gardien. Certes, tout ceci repose sur de solides bases historiques. Mais justement, des bases « historiques », c’est-à-dire de papier…

 

Face à l’Assemblée fédérale en novembre dernier, le président Dmitri Medvedev a déclaré que le premier devoir du gouvernement résidait dans l’aide au logement à destination des vétérans. « Près de 46 milliards de roubles issus du budget fédéral, a-t-il dit, sont prévus à cette fin, pour permettre d’améliorer les conditions de logement de plus de 34 mille vétérans. J’y ajoute une mission supplémentaire : prévoir des moyens pour attribuer des logements à tous les vétérans, indépendamment de la date de remise de leur demande en ce sens. »

 

On sait que les vétérans recevront un logement jusqu’au 9 mai 2010. Ces promesses (ou plutôt, ces décisions) pourraient être comprises comme preuve de intérêt porté pour tous ceux qui ont pris part à la guerre, alors qu’elles signifient en réalité l’exact contraire…

 

En effet, ce discours officiel émis du haut de sa tribune avoue clairement que notre pays défenseur de la mémoire de la guerre abrite 34 000 vétérans dont les conditions de vie sont éloignées des notions « d’honneur » et de « dignité ». Cela se passe dans un pays qui, pendant une dizaine d’années, a pleinement profité des importants revenus gazier et pétrolier. Il en ressort qu’en Russie, dont les autorités s’effarouchent aisément face aux « cultes du nazisme » et aux « révisions du bilan de la Seconde Guerre mondiale », les droits des vétérans (dont les droits moraux) sont jusqu’aujourd’hui dégradés par toutes sortes de démarches bureaucratiques avilissantes. C’est tout simplement honteux, nous n’avons pas d’autres mots.

 

Jusqu’à présent, il y a en Russie, pays défenseur de la mémoire de la guerre, des centaines de milliers (!) de soldats et d’officiers, morts sur le champ de bataille, laissés sans sépulture. Beaucoup sont toujours anonymes. Quelques chercheurs enthousiastes tentent de combler ces lacunes, mais sans être aperçus de la société et du gouvernement. Car ce qui attire l’attention, c’est bien les grands discours, les belles déclarations et les rassemblements de jeunes brandissant des pancartes « Nous n’oublierons pas ! Nous ne pardonnerons pas ! ».

 

Bien entendu, les responsables politiques étrangers ne gagnent rien à détruire de tels monuments (c’est peu de le dire). Mais que la Russie, aveuglée par la poutre installée dans son œil, ne vienne pas titiller la paille dans l’œil de ses voisins. Il serait bon que nous nous préoccupions d’abord de nos beaux idéaux. La défense « de la mémoire de la guerre » aurait dû commencer – depuis longtemps ! – par la prise en compte de nos propres vétérans et disparus.

 

Traduction : Sophie Tournon 


Notes :

[1] Le 1er septembre 2009, plusieurs représentants d’Etat se réunissaient à Gdansk pour commémorer le début de la Seconde Guerre mondiale.

[2] Alexey Pivovarov a réalisé en 2009 un documentaire sur la bataille de Rjev, l’une des plus grandes défaites russes de la Seconde guerre mondiale. De ce fait, elle a longtemps été omise ou minimisée dans les manuels et les écrits. Le film a dérangé pour la crudité de son propos – une défaite particulièrement meurtrière due à une série d’erreurs et d’incompétences – et a été accusé de minimiser l’héroïsme des Soviétiques durant cette Grande guerre patriotique.

Publié dans Géorgie-Russie

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