Saakachvili : 'Je suis pour une Russie forte'

Publié le par sophie tournon

Revue «Pouvoir» n°8, 1er mars 2010

Article traduit du russe par S. Tournon
 

Un an et demi après le conflit en Ossétie du Sud, Moscou et Tbilissi sont désormais en guerre froide. Alors que le pouvoir russe considère Mikhéil Saakachvili comme  un criminel et un marginal, ce dernier taxe les autorités russes d’occupants. Le correspondant de «Pouvoir» Vladimir Solovev a rencontré le leader géorgien, persona non grata à Moscou, et a appris qu’il n’avait pas perdu la guerre d’août.

 

«Au Kremlin, nous avons affaire à des chirurgiens et des pharmaciens»

 

"Pouvoir": Le gouvernement de la Fédération de Russie a fait savoir sans ambiguïté qu’il ne comptait avoir aucune relation avec le régime géorgien, encore moins avec vous-même. Il n’y aura donc aucun changement dans les relations russo-géorgiennes avant 2013 [date de la fin du mandat de Mikhéil Saakachvili]?

 

M. Saakachvili: Tout d’abord, qui leur a dit que le gouvernement géorgien actuel ne se maintiendra que jusqu’en 2013? Oui, je ne compte pas me représenter aux présidentielles [selon la Constitution géorgienne, le Président ne peut briguer plus de deux mandats successifs]. Mais cela ne veut en rien dire que l’idéologie que je sers ne restera pas la priorité des Géorgiens à l’avenir. Saakachvili parti, un autre sera aux commandes, mais le cours des choses ne changera pas. Ensuite, sans nier l’importance que peut avoir une personnalité, il faut se rendre à l’évidence qu’une idéologie a été fermement mise en place, qu’une nouvelle génération est née, et que rien ne les délogera désormais. Il y a certes eu des rassemblements, des manifestations contre ma politique, mais j’ai toujours eu le soutien d’au moins de 50% de la population. Et aujourd’hui je suis soutenu par plus de 70% des Géorgiens. J’ai rendu ce pays plus fort. Nous avons fait le choix irréversible de l’économie libérale, de la démocratie, d’une société libre et ouverte.

 

Qu’en est-il des relations russo-géorgiennes ?

 

Medvedev a déclaré qu’il ne nous tendrait pas la main. C’est la déclaration la plus inoffensive qu’un dirigeant russe ait prononcée à mon égard. Il y a peu, ils me menaçaient d’opérations chirurgicales lourdes liées à une certaine partie de mon corps, je ne me souviens plus s’ils avaient prévu un couteau chirurgical pour cela [le Premier ministre russe Vladimir Poutine avait déclaré vouloir pendre le président géorgien par les...]. Ils ont commencé par les parties basses, puis Vladimir Vladimirovitch s’est emporté sur ma cravate [M. Saakachvili a été filmé à son insu alors qu’il mâchait nerveusement sa cravate avant une allocution télévisée, au moment du conflit d’août 2008], puis a déclaré m’avoir frappé le nez. Ces dernières paroles m’ont rassuré : le nez est nettement moins sensible que l’autre partie de mon corps qu’il menaçait au début. Au Kremlin, nous avons visiblement affaire à des chirurgiens et des pharmaciens. Peu professionnels, mais très courageux et inventifs. Mais cela ne me touche pas. C’est si puéril de la part d’un si grand pays.

Vous craignez Poutine ?

 

Mon dieu, non ! Le problème de Poutine est qu’il ne sait pas s’y prendre avec ceux qui ne le craignent pas. Je connais plusieurs personnalités politiques qui ont réellement peur de lui.

 

Je ne l’ai pas remarqué.

 

Parce qu’il sait les éviter. Mais il ne s’agit pas de savoir ici qui évite qui et comment. Après tout, la politique se construit sur les intérêts et non sur les relations personnelles. Certes, sur une approche à court terme, des règlements de compte personnels peuvent influer, mais à long terme, seuls importent la part de gaz importé, la part de la dépendance technologique et les revenus par habitant. Ca, c’est réellement important. Les régimes autoritaires seront toujours minoritaires et toujours perdants. Je le sais d’instinct et parce que l’Histoire me l’a appris.

 

Vous êtes tout de même le seul leader de l’espace post-soviétique à vouloir obstinément se distancer de la Russie pour se tourner vers l’Ouest. Pourquoi ?

 

J’ai plusieurs fois répété à Poutine : Si vous respectez notre indépendance, vous n’aurez pas meilleur ami prorusse que nous, mais si vous poursuivez cette politique, vous nous perdrez. Je ne suis peut-être pas le dernier, mais disons l’avant-dernier leader géorgien qui maîtrise le russe, et je suis probablement le dernier à pouvoir citer Essenine, Brodski, Pouchkine ou Vissotski. Bientôt, les leaders géorgiens ne parleront plus le russe, tels Adamkus [ancien président de la Lituanie] ou Ilves [président de l’Estonie]. Regardez ce qui se passe en Biélorussie : plus de 75% des étudiants passent leurs examens d’entrée à l’université en biélorusse. A cause de la politique russe, ils retournent vers leurs racines nationales. Cette politique n’est manifestement pas axée sur un rapprochement [des peuples]. La force militaire peut faire peur pendant un certain temps, mais sur le long terme, elle ne sert à rien. L’influence de la culture russe était sans limite. Quand les avions russes nous ont bombardé, mon garde du corps m’a dit : Ne comprennent-ils donc pas qu’à chaque bombe larguée, ils nous perdent un peu plus ?

 

«Non seulement ils nous ont chassés, mais ils nous ont aussi battus»

 

En devenant Président, vous avez déclaré que votre priorité était la réunification du pays. Quatre ans plus tard, la Géorgie a perdu l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud pour toujours, semble-t-il.

 

C’est ce que pensent les observateurs peu avertis. Et ce n’est certainement pas ce qui se pense au Kremlin. Si c’était le cas, ils ne seraient pas aussi inquiets de ce qui se passe en Géorgie. Ils ont beau se convaincre que l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud sont comparables au cas du Kosovo, il n’en est rien [le Kosovo, administré par l’ONU, a déclaré unilatéralement son indépendance en février 2008, au grand dam de la Serbie et de la Russie]. En Ossétie du Sud, il n’y a pas de population en tant que telle. Un Etat sans population n’est que pure fiction. Il est facile de se trouver un cascadeur quelconque [le président sud ossète est un lutteur de haut niveau], d’en faire le président de l’Ossétie du Sud et de lui dérouler le tapis rouge trois fois pas an au Kremlin. Il n’en reste pas moins qu’il ne reste plus grand monde en Ossétie du Sud. Avant 2008, la moitié de la population recensée dans les années 1990 s’y trouvait encore. En 2008 y vivaient 50 000 personnes, et aujourd’hui moins de 10 000. Il n’y a aucune perspective de croissance démographique. C’est un tout petit endroit, même s’il semble grand sur la carte, et c’est une partie indissociable de la Géorgie.

L’Abkhazie est un territoire dépeuplé et occupé. S’il existait auparavant une chance pour que cet Etat soit légalisé au niveau international, c’est aujourd’hui peine perdue avec l’occupation russe. Il ne peut y avoir d’Etat reconnu sous occupation. Si l’Abkhazie pouvait subsister sans l’armée russe, alors nous reconnaîtrions l’avoir perdue. Le problème ne réside pas dans la perte de ces territoires, mais dans le fait que le Kremlin a bien compris que lui aussi les perdrait, comme tout le reste, s’il ne prenait pas toute la Géorgie. C’est d’ailleurs ce vers quoi il tend maintenant.

 

La Géorgie ne pourrait envisager un scénario serbe? Belgrade s’est bien résolue à la perte du Kosovo tout se tournant vers l’Europe.

 

Milosevic a perpétré un nettoyage ethnique au Kosovo. Ici, ce sont les Russes qui l’ont fait, nous avons 500 000 réfugiés [des estimations plus réalistes parlent d’environ 200 000 déplacés]. Si on veut faire une comparaison avec le Kosovo, alors la Géorgie est le Kosovo. Nous avons aujourd’hui simplifié le système de visa avec l’UE, il n’y en aura pratiquement plus besoin. Nous nous dirigeons vers un régime de libre commerce avec l’Union européenne. Nous échangeons librement avec la Turquie et le Koweït, et nous collaborons avec les Etats-Unis. La Géorgie s’est diversifiée, parce qu’elle n’a pas eu le choix. Quand on est chassé dans la rue, on doit se trouver un abri. Nous, non seulement on nous a chassés, mais on nous a battus.

 

D’une manière ou d’une autre, une nouvelle réalité s’est imposée dans la région, dans laquelle vous avez joué un rôle. Les relations entre la Russie et la Géorgie sont ainsi au point mort, et le retour de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie dans le giron géorgien est impossible.

 

La Russie a cherché à justifier sa présence militaire dans ces régions en délégitimant la Géorgie en tant qu’Etat. Elle n’y est pas parvenue. Moscou s’est même étonné de cet échec. Toute occupation a une fin. Surtout celle de la Russie, vus ses propres problèmes. Si encore il s’agissait de l’URSS, ou d’un pays plus solide en termes de perspective de développement, comme la Chine ou les Etats-Unis, je ne serais pas aussi optimiste. Mais nous avons affaire à un pays particulièrement fragile de tous points de vue. S’ils considèrent en avoir terminé avec la Géorgie, pourquoi alors encore se soucier de nous ? Pourquoi faire toutes les semaines des déclarations à propos de la Géorgie ? Mon attachée de presse s’amuse de cette situation, elle, si jeune, en a assez de devoir répondre aux déclarations de ces grands dirigeants de grands pays. Une telle attitude de la part du Kremlin prouve qu’ils savent parfaitement dans quelle situation se trouve le gouvernement russe, cela rappelle l’époque où le KGB savait mieux que quiconque que l’URSS déclinait. Personnellement, je suis pour une Russie forte. Mais nous souhaitons ardemment qu’elle soit démocratique et libérale. Si l’expression «  nouvelle situation » désigne une présence accrue des troupes russes et un nettoyage ethnique, alors oui, il s’agit bien d’une nouvelle situation, mais d’une situation loin d’être juste. Les temps sont graves. La nouvelle doctrine russe actuelle s’intéresse de près à la bombe nucléaire, au moyen de légaliser l’invasion d’un territoire étranger. En un mot, tout ce dont l’URSS rêvait en silence, le Kremlin le réalise au grand jour. Ca, c’est nouveau.

 

D’où tenez-vous que le Kremlin est fragile ?

 

J’estime qu’un pays qui dépend du prix du pétrole ne peut espérer se développer durablement. Avant la guerre en Géorgie, Poutine a dit que l’acier même des armes russes devait être russe. C’est une approche typiquement stalinienne. Depuis, ils ont opéré un virage à 180°, et ils dépendent des achats d’armes israéliennes et françaises. Cela revient à dire que la Russie deviendra non seulement un fournisseur de matières premières au reste du monde, mais sera aussi technologiquement dépendante, même dans le domaine de la défense. Un Etat puissant ne peut dépendre d’autres pays pour ses armes ! La Russie toute puissante n’existe pour ainsi dire plus.

 

Donc, vous pensez que les problèmes seront résolus quand la Russie sera affaiblie au point de devoir rendre les territoires perdus ?

 

Non. Pour moi la solution réside dans le fait que tôt ou tard, les leaders russes actuels ou à venir comprendront que la seule issue pour la Russie est de prendre la voie de la modernisation, la démocratie et l’économie libérale. Alors seulement, ils pourront se débarrasser de tous leurs faux problèmes, j’en suis persuadé. Tous les représentants de l’establishment russe avouent, off the record, qu’ils étaient contre la reconnaissance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud et contre toute aventure militaire. A ce niveau, cela veut bien dire quelque chose. Quelque chose couve au Kremlin.

Poutine est allé plus loin que ne le pouvait espérer Jirinovski, cet amuseur public [homme politique russe d’extrême droite]. Mais l’homme qui s’est installé au pouvoir a pris en main toutes ces questions sans le moindre sourire. Tout ceci ne peut durer, regardez ce qui se passe avec le gaz. La Russie utilise ouvertement l’énergie comme une arme politique. Dès qu’elle l’a fait, l’Europe a pris peur [en 2009, un conflit politico-économique a opposé l’Ukraine, pays de transit du gaz russe vers l’Europe, et la Russie, qui n’a pas hésité à fermer le robinet]. Mais pas pour longtemps. Certes, quelques personnalités politiques européennes sont prêtes à faire des compromis avec Moscou, même sur des questions éthiques, afin de ne pas aggraver leurs relations. Mais regardez, tous ont récemment déclaré vouloir réduire leur dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie, pour des questions de stratégie. Dans un premier temps, ils comptent réduire leur dépendance à 15%, puis à 7%. Cela ne prendra pas un siècle mais seulement dix ans.

Dans toute cette instabilité, la seule solution, selon moi, repose sur la modernisation de la Russie. Je ne suis pas là pour donner des leçons à la Russie, mais c’est évident pour tout le monde. La modernisation n’est possible que si la société est libre. Sans société libre, pas de développement, et sans développement, reste la dépendance au gaz, ce qui n’est pas bénéfique pour le pays. Tous les pays arabes l’ont bien compris. Regardez ce qui se passe aux Emirats et en Arabie saoudite. Tous optent pour la libéralisation. Ils tentent désespérément de libéraliser leur société parce qu’ils ont compris que tôt ou tard, ce sera terminé. Cela se terminera plus tôt pour la Russie, car elle a bien plus d’hydrocarbures par habitant. Je ne souhaite pas que la Russie s’affaiblisse ou disparaisse. Pas le moins du monde. Je souhaite que la Russie se rende compte à un moment qu’il lui faut devenir moderne pour s’en sortir. Moderne, c'est-à-dire libérale. Voilà ce que je pense.

 

Les autorités de la Géorgie disent qu’elles ne reconnaîtront jamais l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud. Vous présentez une certaine stratégie envers les « territoires occupés », quels sont vos objectifs ?

 

Quoiqu’il arrive, pour nous, les personnes qui vivent dans ces territoires sont avant tout des citoyens géorgiens. Récemment, quelques dizaines de familles ethniquement abkhazes ont quitté l’Abkhazie pour la Géorgie. Ils savent parfaitement que le pouvoir en place en Géorgie n’est pas nationaliste. La seule chose que m’a reprochée Chévardnadzé quand j’étais dans l’opposition était mon manque de nationalisme géorgien. J’ai souvent dit que cela m’était égal si on me considérait Ossète ou Arménien. Notre pays n’est pas fondé sur l’ethnicité.

Quand nous parlons de la reconnaissance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, nous ne désignons pas des pays séparés, mais l’occupation de ces territoires par un Etat étranger. De tels cas sont connus dans l’histoire, c’est pourquoi seul Chavez l’anormal et les nécessiteux de l’île de Nauru ont reconnu ces régions. Même le parlement du Nicaragua n’a pas ratifié la décision d’Ortega, car la majorité des députés sont des gens raisonnables. Certains pensent que l’Equateur ou Cuba reconnaîtront leur indépendance. Mais lorsque nous abordons ce sujet avec eux, ils nous disent que c’est une violation du droit international. C’est un principe universel, qui s’applique à nous comme à la Russie. N’oublions pas que 12,5 millions de personnes vivent dans le Caucase russe, sans parler du Tatarstan et des autres territoires [le Caucase russe compte un grand nombre de républiques fédérées, M. Saakachvili sous-entend qu’elles pourraient un jour elles aussi réclamer leur indépendance].

 

En quoi consistent vos propositions pour l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud ?

 

Nous leur avons dit que nous ne ferons pas usage de la force armée contre nos citoyens. En outre, nous estimons que leur marge de manœuvre est particulièrement étroite, maintenant qu’ils ont vu ce que font les soldats russes, surtout en Abkhazie. Si un grand nombre d’Abkhazes ont franchi notre frontière, ce n’est pas par amour pour nous, mais parce qu’ils n’acceptent pas la présence de troupes étrangères sur leur territoire. Nous pensons qu’il est de notre devoir de les attirer de notre côté grâce à notre économie prometteuse. Il nous faut leur montrer que nous ne sommes pas un pays focalisé sur les questions ethniques. Elles n’ont pas lieu d’être dans l’agenda politique géorgien, telle est mon idéologie. Nous devons le leur prouver. Et tôt ou tard, la vérité surgira.

 

Cette politique s’inscrit manifestement sur le long terme.

 

Je ne le pense pas. Qui pouvait imaginer dans les années 1980 que l’URSS s’effondrerait ? Je me souviens qu’en 1986, quand j’étais appelé à servir dans les troupes garde-frontière, l’Union soviétique était à son apogée. En 1988, quand je suis parti, elle déclinait nettement. La Russie n’est pas l’URSS. Des gens tout à fait raisonnables y vivent. L’URSS contrôlait la moitié du monde, alors que la Russie contrôle à peine son propre territoire. Le monde post-soviétique s’est effondré après la guerre d’août 2008. Regardons la situation actuelle en face : les pays qui étaient culturellement et historiquement proches de la Russie sont aujourd’hui les plus indépendants. Le fait que le pouvoir géorgien ne soit pas tombé et que la Géorgie soit toujours indépendante prouve que même les plus petits et les plus fragiles des Etats sont prêts à se défendre.

Aujourd’hui, des soldats, des officiers et des sous officiers russes passent en Géorgie, Etat non viable selon la propagande russe. En faisant cela, ils prennent des risques. Certes, ce n’est pas comparable à une fuite de l’Allemagne de l’Est vers la partie occidentale sous protection américaine. Ils prennent des risques parce que leurs commandants leur ont dit que la Géorgie ne sera bientôt plus de ce monde. Pour moi, ces fuites sont le plus grand compliment que l’on puisse faire à la Géorgie, quand bien même le Kremlin pense que la CIA se trouve derrière tout cela.

 

«Par cette guerre, la Géorgie a fait un bond en arrière»

 

Vous avez dit un jour que vous attendiez avec espoir l’arrivée de Dmitri Medvedev au pouvoir. Avant la guerre, vous entreteniez des relations appuyées avec lui, et les médias se sont fait l’écho de plans de régulation des conflits gelés en Géorgie. Que s’est-il passé depuis ?

 

Notre première rencontre s’est très bien déroulée. Ensuite, toutes mes tentatives pour le revoir ont échoué. Je lui ai écris une lettre pour laquelle les Géorgiens m’ont accusé de vendre les intérêts de la Géorgie. Cette lettre proposait de légaliser tous les intérêts financiers de la Russie en Abkhazie, de laisser ouverte la question de son statut, d’ouvrir les voies de communications terrestres et d’y organiser une zone économique franche avec une administration mixte. Les soi disant soldats de la paix [russes] pouvaient rester sur place, à Kodori, dans les régions de Gali et d’Otchamtchiré. Il s’agissait de régler non pas les questions politiques, mais les problèmes humains. Mes conseillers et moi-même cherchions à savoir ce que la Russie pouvait accepter, espérant qu’elle ne voulait pas la guerre. On se demandait si elle voulait simplement légaliser ses intérêts sur ces côtes, sur ces anciennes datchas de la nomenclature, ces sanatoriums pour généraux, si elle voulait ouvrir les voies de communications pour les jeux olympiques de Sotchi vers le kraï de Krasnodar, sans attenter aux intérêts de la population abkhaze. C’est en songeant à tout cela que nous avons fait cette lettre. Comme ces propositions étaient [pour moi] politiquement risquées, nous l’avons envoyée directement à Moscou sans en débattre publiquement en Géorgie.

 

Quand cela a-t-il eu lieu ?

 

En juin 2008. Une semaine après, cette lettre a été publiée dans la presse russe. J’étais choqué. La fuite a eu lieu immédiatement, Kommersant l’a d’ailleurs reprise. Cela a mis fin à cette entreprise. J’ai eu l’impression qu’en juin, lors de notre première rencontre avec Medvedev, il n’était pas encore au courant des plans de la Russie sur la Géorgie. Et lors de notre dernière rencontre à Astana, il était enfin bien informé par ceux qui sont à l’origine de tout.

 

Des hauts fonctionnaires russes m’on dit que, peu avant le conflit d’août, des représentants géorgiens leur avaient demandé avec insistance de les aider à, je cite, « dévisser la tête des séparatistes ».

 

Youri Zoubakov [vice-secrétaire du Conseil de Défense de la Fédération de Russie] fut la seule personnalité officielle russe à s’être rendue en Géorgie. Son ton prouvait qu’il n’était pas en mission diplomatique. C’est pourquoi je pense qu’il est peu probable que qui que ce soit ait fait appel à de tels fonctionnaires, pour autant que quelqu’un en ait eu l’idée. Il fallait voir son ton, il me parlait en hurlant des ordres. Notre conversation particulièrement sèche a été écourtée, alors que nous voulions tous deux saisir cette opportunité.

Nous n’avons jamais eu d’illusion sur la nature de cette question des séparatismes. Les séparatistes d’Ossétie du Sud se trouvent à Tbilissi : Dima Sanakoev [ancien Premier ministre sécessionniste de l’Ossétie du Sud, il est actuellement le chef du gouvernement sud ossète en exil, reconnu par les autorités géorgiennes], Alan Parastaev, que nos troupes ont libéré de sa prison souterraine de Tskhinvali [ancien ministre sud ossète, il est aujourd’hui député au Parlement géorgien]. Nous connaissons ces séparatistes depuis les années 1990. Ils ont servi dans les troupes centrales et ont nous causé bien des problèmes. Pourquoi vouloir leur « dévisser la tête » puisqu’ils sont désormais de notre côté ?

Quant à ce bandit de Kokoyty, en quoi est-il un séparatiste ? Il n’est qu’un pion du FSB. Quand le FSB a compris que les séparatistes locaux n’iront pas jusqu’à faire sécession, ils ont dépêché sur place ce Kokoyty. Dès sa première conférence à Tskhinvali, il a déclaré que l’Ossétie du Sud deviendrait indépendante grâce à une nouvelle guerre. Il s’est vu dire : « Tu n’es pas d’ici, nous, on a des proches qui sont morts ici. On ne veut pas d’une autre guerre contre la Géorgie ! » En quelques mois, Kokoyty a renvoyé ses opposants et les a remplacés par des officiers russes, sans famille ni proches les rattachant au territoire. Ils n’avaient qu’une mission précise à remplir.

 

Pourtant, des faits objectifs permettent de tirer une tout autre conclusion, comme l’augmentation des dépenses militaires de la Géorgie, l’armement de l’armée géorgienne sur un rythme soutenu. Celui qui veut la paix ne se comporte pas ainsi.

 

Nous continuons aujourd’hui encore à renforcer nos forces de réserve. Nous avons toujours été menacés sur au moins deux fronts en même temps. En 2004, Tskhinvali nous posait problème, puis en 2006 Poutine m’a prévenu qu’il allait nous préparer une Chypre du Nord. Il l’a même dit au secrétaire général de l’ONU. C’était donc bien un plan militaire, il nous avertissait. Et quoi, nous devions alors nous comporter en victime consentante ? L’idée d’une Russie invasive nous était intolérable. Il fallait tenter d’y remédier, en rendant l’aventure plus difficile. En outre, nous nous présentions comme candidat à l’OTAN, ce que nous faisons toujours aujourd’hui.

Enfin, si on compare nos dépenses militaires avec celles des autres pays, on voit bien que nous avions alors le plus petit budget militaire de tout le Caucase, et l’un des plus insignifiants de tout l’espace post-soviétique, nous avions l’armée la plus petite, Moldavie mise à part.

 

Dans son rapport, Heidi Tagliavini a écrit que la Géorgie a porté le premier coup.

 

Tagliavini ne l’a pas écrit, elle l’a dit. Vous avez lu le rapport en entier ? Je vous le conseille vivement. Pourquoi, pensez-vous, que Lavrov parle-t-il de moins en moins de ce rapport ? Pourquoi Moscou l’a-t-il presque aussitôt oublié ? Parce que tout y est clairement précisé, on n’y trouve aucun jugement contre la Géorgie. Aucune phrase ne dit que la Géorgie a commencé la guerre.

 

Moscou et Tbilissi l’interprètent chacun à sa manière.

 

Il y est écrit que ce conflit s’est aggravé suite au coup porté par la Géorgie sur Tskhinvali, et que la frappe géorgienne est la conséquence de nombreuses provocations, de tirs répétés depuis plus d’un mois, de la présence invasive de nombreuses troupes russes qui, selon les termes du rapport, ne pouvaient relever d’une simple intervention technique. C’est, certes, le point le plus discutable du rapport. Mais une invasion militaire, ce n’est pas rien ! [Les Russes] ont admis que des troupes étaient entrées, mais ils ont dit que cela ne constituait pas une invasion. Je pensais être un spécialiste du droit international [M. Saakachvili est juriste de formation], mais peut-être que le droit international avait radicalement changé ? Si des troupes armées pénètrent dans un territoire, peut-on parler d’autre chose que d’une invasion ? Ou était-ce du tourisme militaire, une nouvelle forme de cueillette des champignons ?

 

Je me souviens bien du 8 août 2008. Avant que la Russie ne déclare le début des opérations obligeant la Géorgie à faire la paix, j’ai appelé l’un de vos proches politiques qui se trouve encore au gouvernement. Il m’a dit alors : « Tu ne penses pas que les Russes nous rendront tout ? » Je me demande encore ce qu’il voulait dire par là.

 

Je l’ignore. Je n’ai jamais eu une telle impression. Le matin même nous savions que les colonnes russes entreraient. Dès que les premières échauffourées ont éclaté, malgré toutes nos précautions, Moscou a annoncé que l’armée russe commencerait une attaque de grande ampleur contre la Géorgie. Seule une personne non informée pouvait alors croire qu’on nous rendrait quoi que ce soit. Toutes mes allocutions concernaient la Russie et jamais les territoires séparatistes. Si nous ne nous étions pas opposés, il y aurait eu un nettoyage ethnique, dont on nous aurait aussi rendu coupables.

 

Aujourd’hui, un an et demi après la guerre, pouvez-vous dire qu’elle était inévitable ?

 

Elle aurait été évitée si la communauté internationale avait arrêté Poutine, comme en 2006.

 

Pouvez-vous affirmer que vous avez personnellement tout fait pour éviter cette guerre ?

 

J’ai répondu plusieurs fois à cette question, j’y ai souvent repensé, avec douleur et angoisse. Je pense que j’ai presque tout fait pour l’éviter. Voire même peut-être tout fait. En 2006, quand Poutine a pour la première fois tenté de nous attaquer, l’Union européenne lors du sommet [de Lahti] en Finlande, et la fermeté des Etats-Unis l’en ont empêché. Au sommet de l’OTAN en 2008, puis lors de la rencontre de Sotchi avec Bush, il n’a pas reçu le bon signal. Du moins, il ne l’a pas compris. Après Sotchi, il a estimé que personne ne pouvait plus se mettre en travers de sa route. Il a eu raison à 80%.

 

Vous n’avez jamais pensé qu’en respectant votre propre cesser le feu la nuit du 8 août, la guerre n’aurait pas eu lieu ?

 

Non, pas du tout. Deux soldats de la paix géorgiens venaient d’être tués dans des villages placés sous notre contrôle. Le ministre de la Défense me suppliait d’ouvrir le feu afin de faire évacuer les blessés. Je lui ai dit que nous n’ouvririons pas le feu, même si les blessés devaient tous mourir. Les gens nous demandaient de libérer les routes pour permettre leur évacuation, nous devions écarter tout danger. Mais nous sommes arrivés trop tard au tunnel de Roki [seule voie praticable entre la Russie et l’Ossétie du Sud], là où a eu lieu l’invasion. Nous étions constamment sur la défensive. La seule chose que je me reproche est ce retard. Mais ce retard était en grande partie voulu, dans l’espoir que le monde voit ce qui se passe. Mais personne ne s’intéressait à nous. A cause de cette guerre, la Géorgie a fait un bond un arrière. Il aurait été préférable de l’éviter, évidemment. Mais nous n’étions pas les seuls acteurs de ce jeu. Un tango se danse à deux.

 

«Nous sommes les premiers au monde dans la lutte contre la corruption»

 

Vous affirmer que l’Occident vous soutient. Je suis allé sur votre site pour voir quels étaient les derniers leaders que vous aviez rencontrés. Lors de votre visite à Londres, vous avez été accueilli par le ministre des Affaires étrangères et non par le Premier ministre.

 

Cette visite concernait des questions d’investissement. Je me suis rendus dans plusieurs pays européens ces derniers temps, pas seulement dans les pays de la Baltique, comme disent les Russes. Après la guerre, j’ai rendu des visites officielles à tous les pays scandinaves et dans des pays de l’Europe de l’Est. Le vice-président des Etats-Unis s’est rendu deux jours en Géorgie, deux jours riches en émotions. Il nous a assuré de son soutien, même Bush ne nous avait pas soutenu ainsi. J’ai une invitation d’Obama à Washington. Mais la Géorgie fait surtout de la diplomatie économique. Je me rends souvent au Qatar, au Koweït, aux Emirats. Notre chiffre d’affaires augmente malgré la crise. Nous avons de nombreux nouveaux partenaires. On nous fait volontiers crédit. Quant à Londres, je m’y suis rendu de retour des J.O. de Vancouver.

 

Jusqu’à récemment, l’Ukraine et la Géorgie étaient présentées comme des exemples de démocratisation dans l’espace post-soviétique. Puis la Géorgie est entrée en guerre, et Iouchenko a perdu les élections en Ukraine. Que se passe-t-il avec la transition démocratique ?

 

La victoire de Ianoukovitch [en Ukraine] est celle de la démocratie. Et la victoire de la Géorgie réside dans sa survie à l’invasion russe. Nous progressons, nous accueillons des investissements, malgré tout. Nous sommes les premiers au monde dans la lutte contre la corruption, les 11e en termes d’investissement sur le climat. Nous avons depuis longtemps quitté le club des pays post-soviétiques, nous jouons à présent à un niveau supérieur, celui de l’économie mondiale aux côtés des pays anglo-saxons. La Géorgie a réalisé un réel tour de force pour son économie. Si Poutine nous avait envahi en 2006, il aurait eu plus de succès. Mais en 2008, il était en retard.

 

Vous avez dit qu’après 2013, vous ne comptiez pas mourir politiquement. Que comptez-vous faire ? Transformer la Géorgie en république parlementaire ?

 

La dernière chose que je ferai sera d’aménager la Constitution. J’estime que la Géorgie doit avoir un pouvoir présidentiel fort. En outre, je pense qu’en tant que Président, j’aurai épuisé toutes mes ressources pour 2013. Peut-être que, dans quelques années, je les aurai reconstituées. C’est une bonne chose que le mandat présidentiel soit limité. Mais je ne pense pas que la Géorgie doive devenir une république parlementaire. Il nous reste tant de défis à relever. Les réformes que nous avons menées exigeaient que le pouvoir fût concentré, afin de ne pas être bloquées par de petits groupes. Evidemment, chaque pouvoir doit être équilibré par une presse libre et toutes sortes d’autres institutions. Sans cela, on ne peut parler de pays libre.

 

Source : http://www.kommersant.ru/doc.aspx?DocsID=1327192

Publié dans Politique intérieure

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