Traîtres «libérastes» contre «fascistes» orthodoxes

Publié le par sophie tournon

caucaz.com
Article paru dans l'édition du 30/05/2010


Par Sophie TOURNON à Tbilissi


Après le vrai-faux documentaire télé annonçant l’invasion de la Géorgie par la Russie [1], les Géorgiens, qui se préparaient aux très tendues élections municipales de Tbilissi, ont été mis face à un nouveau scandale. Cette fois-ci, la boîte de Pandore – sous la forme d’un livre - a laissé s’échapper des sujets hautement sensibles, des tabous et des interrogations sur la foi, l’identité nationale, la démocratie et la liberté, à même de diviser la société géorgienne.

 

À l’origine était un livre

Le scandale qui a occupé la Géorgie ces dernières semaines tient en un petit livre, bref recueil de nouvelles traitant de thèmes tabous: homosexualité, misogynie, violence, drogue, désir d’inceste et atteinte à la religion. Eréklé Déissadzé, le jeune auteur de cet opuscule intitulé Saïdoumlo siroba (jeu de mots vulgaire sur la cène, littéralement: «Saloperie secrète»), n’en est pas à sa première provocation. Il y a un an déjà, il louait le patriarche, «la plus célèbre des pop stars», et affirmait être capable de compassion chrétienne en proclamant son amour pour Ben Laden, suivant le principe chrétien «aime ton ennemi». Il annonçait aussi vouloir écrire le premier roman porno géorgien [2]: l’homme était manifestement déjà animé d’un désir de provocation pour sortir les Géorgiens de la léthargie dans laquelle ils se trouvent, selon lui.

Début mai, l’ouvrage a bénéficié d’une présentation publique au sein de l’Université Ilia, connue pour sa ligne politique «libérale». Cette présentation, retransmise sur Internet, n’a pas eu l’heur de plaire à une organisation d’orthodoxes radicaux, l’«Union des parents orthodoxes». Bien que non reconnue par l’Eglise orthodoxe géorgienne, cette association est placée sous la supervision du père Davit Issakadzé, connu pour son fondamentalisme. Le 3 mai, cette organisation a violemment manifesté son rejet du livre et du libéralisme permissif dont fait preuve la célèbre université, selon eux. Ses membres crient au blasphème et à l’athéisme. Ils montrent du doigt le recteur de l’Université qui a « eu l’affront » de promouvoir l’ouvrage dans l’enceinte d’une structure pédagogique portant le nom d’un saint (l’écrivain Ilia Tchavtchavadzé, considéré comme un père de la nation géorgienne, a été canonisé Saint Ilia le Juste en 1987). L’organisation, constituée essentiellement de jeunes, brandit la menace de dépravation que fait peser l’université sur la jeunesse en «promouvant» les déviances sexuelles auprès de ses étudiants, et réclame l’érection d’une chapelle orthodoxe dans l’enceinte même de l’université. Les manifestants s’en sont ensuite pris à des défenseurs de la liberté de parole, sous les yeux de policiers passifs. Selon le témoignage d’un jeune politologue présent le jour de la manifestation, le mot d’ordre du père Issakadzé était alors de battre comme plâtre ces «impies» qu’il traite d’homosexuels, équivalant pour lui de pêcheurs irrécupérables.

Le lendemain, des défenseurs du livre et de la liberté de parole organisaient une contre manifestation avec pour slogan «Non au fascisme!» destiné à stigmatiser les extrémistes orthodoxes. Ces «libéraux» tombaient de nouveau sous le feu des harangues des orthodoxes radicaux, rejoints par le tout nouveau «mouvement populaire orthodoxe», crée en avril par le magnat de la presse Malkhaz Goulachvili (propriétaire du groupe médiatique «Georgian Times»). Selon M. Goulachvili, l’Université Ilia est tombée sous la coupe d’un think tank géorgien dont la mission est de séculariser la Géorgie, de la couper de ses racines chrétiennes. Le Liberty Institute (institut de la liberté), pépinière d’une certaine élite géorgienne libérale pro-occidentale d’où sont issus un grand nombre d’acteurs de la vie politique et de la civile, est subventionné, comme bien des think tanks, par des fonds étrangers, dont le célèbre et controversé fonds Soros. M. Goulachvili, autoproclamé défenseur des valeurs chrétiennes et morales de la Géorgie, assiégée de toutes parts selon lui, déclare vouloir débarrasser son pays de cette association néfaste et de ses mécènes hostiles, au nom du rétablissement de l’Eglise dans son rôle de garante des valeurs nationales géorgiennes.

Liberté de parole contre atteinte à la dignité religieuse

Le 7 mai, alors que le scandale occupe tous les médias et divise la société, la chaîne indépendante Kavkassia invite à un talk show diverses personnalités pour débattre du sujet. M. Goulachvili, d’emblée, taxe ses «adversaires» de «libérastes», jeu de mots entre « libéraux » et « pédérastes ». Le ton monte, et les invités insultés, dont Béka Mindiachvili, expert des questions religieuses pour le Médiateur de la république, préfèrent se retirer. A leur sortie du studio, ils sont surpris par les extrémistes de l’Union des parents orthodoxes et des jeunes du mouvement de M. Goulachvili. Les insultes et les coups pleuvent, et cette fois la police intervient alors que ces «défenseurs» de l’orthodoxie investissent le studio. Plusieurs personnes sont arrêtées, mais aucun pope n’est retenu par les forces de l’ordre.

Les réactions sont immédiates et tranchées. Deux camps s’opposent : ceux pour qui il ne fait aucun doute qu’une Géorgie démocratique et libérale doive garantir la liberté de parole, et ceux qui refusent de voir les valeurs nationales et spirituelles géorgiennes attaquées. Le livre est dès lors mis au second plan : il a servi de déclencheur à un débat qu’il a non pas suscité, mais réveillé. La question épineuse est celle de la place de l’Eglise dans la société géorgienne, de son rôle et de l’étendue de son influence, dont celle des mouvements extrémistes qui agissent en son nom. La Géorgie se divise alors en «libéraux» partisans de la sécularisation de la société, et en «nationalistes orthodoxes», qui se donnent du «libérastes» et du «fascistes» orthodoxes.

Le 8 mai, le Président Saakachvili dénonce l’assaut lancé contre la chaîne Kavkassia, ainsi que le non respect de la loi de la part des extrémistes religieux. De leur côté, plusieurs médias soulignent la nature «fasciste» de l’organisation de M. Goulachvili. Cette dernière est décrite comme un mouvement calqué sur le modèle des «Nachi» (les Nôtres), mouvement de jeunesse russe extrémiste pro-Poutine. La presse s’est emparée du drapeau de ce mouvement représentant un aigle royal bicéphale, pour le rapprocher, qui de l’aigle impérial russe, qui du célèbre symbole nazi. L’organisation explique ce symbole supposé ancien par l’union de l’Eglise et de l’Etat placé sous la couronne monarchique. En outre, M. Goulachvili est accusé d’être en mission commandée par Moscou. Lors d’une rencontre de journalistes géorgiens avec le Président russe à Moscou, en 2009, il avait remis à Dmitri Medvedev son dernier ouvrage Pour un Caucase apaisé, ce qui lui valut les classiques surnoms de traître et de marionnette du Kremlin. Peu après sa prestation à l’émission de Kavkassia, M. Goulachvili disparaît, puis réapparaît à Tskhinvali, capitale de l’Ossétie du Nord sécessionniste. Il affirme que son fils de 17 ans a été menacé de viol (son antienne homophobe) et qu’il préfère fuir pour placer les siens en sécurité. Info ou intox?

Entre temps, Eréklé Déissadzé, l’auteur du livre sulfureux, a lui aussi quitté discrètement la Géorgie, où il était menacé, pour la Turquie. Il s’exprime désormais via Internet et Facebook, où des groupes de fans ou d’adversaires expriment leur soutien ou leur rejet pour l’homme et son «œuvre».

Les difficiles relations entre le pouvoir et l’Eglise

La veille des manifestations, le porte parole du Patriarche Ilia II menaçait d’anathème tout fauteur de trouble coupable de propager «l’infidélité, l’immoralité et les perversions sexuelles, sources de grand danger pour la nation.» Le 15 mai, le Patriarche priait le gouvernement de légiférer sur le respect des sentiments religieux afin de prévenir d’autres attaques menées contre «l’Eglise et les valeurs nationales géorgiennes». Cette demande est relayée par le parti travailliste, qui se propose de présenter des projets d’amendement au Code géorgien afin de protéger les citoyens croyants. Entre-temps, le Patriarche a solennellement distingué le père Issakadzé pour son dévouement tout au long de sa carrière, manière non cachée d’approuver son soutien aux organisations extrémistes. Ce choix de remercier le plus éminent représentant de l’orthodoxie radicale constitue pour certains la preuve que l’Eglise orthodoxe géorgienne a irrémédiablement choisi la voie de l’extrémisme religieux. Son refus de participer au Conseil Mondial des Eglises, en 1997, est considéré comme une date clé de l’isolation volontaire de l’Eglise orthodoxe géorgienne, de son repli sur elle-même. Cet autisme est toutefois partiel, le Patriarcat entretenant des relations privilégiées avec l’Eglise orthodoxe russe, elle-même encline au fondamentalisme.

La plupart des partis conservateurs voient la main du gouvernement derrière ces événements qui, selon eux, «détournent l’attention des Géorgiens des enjeux électoraux» [3]. Dans un article pour Radio Free Europe, le politologue et ancien ministre Ghia Nodia propose son analyse de la situation [4]. Il souligne les liens forts qui unissent l’Eglise et l’Etat, celui-ci subventionnant «généreusement» celle-là pour des raisons de tactiques politiques dans un pays largement croyant. Mais il regrette que le gouvernement, trop frileux sur les questions religieuses, ferme les yeux sur les activités des organisations extrémistes. Mais, selon lui, plus significative encore est la ligne de rupture entre les tenants d’une position anti-occidentale, qui seraient pro-Russes, et les «libéraux» pro-occidentaux qui devinent l’ombre de Moscou derrière la radicalisation de l’Eglise géorgienne. De son côté, l’analyste politique Guiorgui Tskhadaya rappelle, non sans ironie, que si les autorités n’y prennent garde, la Géorgie risque de suivre la voie de l’Iran, qui en 1979 est passé du statut de pays le plus libéral de la région à un régime théocratique fondamentaliste…[5]

Le décalage entre les tenants d’une société géorgienne sécularisée et cette même société, très attachée à l’Eglise et à son rôle de contre pouvoir, laisse penser qu’un dialogue apaisé sera encore longtemps difficile sur ce sujet. Reste la question plus épineuse du niveau de tolérance de la société géorgienne vis-à-vis des «autres» : minorités religieuses, ethniques, sexuelles…

Sop
hie Tournon

[1] Voir «Imedi TV: Les Russes envahissent la Géorgie, Saakachvili assassiné - un canular qui fait rire jaune», http://www.caucaz.com/home/breve_contenu.php?id=509
[2] «Provokatorebi», Tskheli Shokoladi, octobre 2009 (en géorgien).
[3] Des élections locales ont lieu en Géorgie fin mai, la mairie de Tbilissi en étant l’enjeu principal.
[4] Ghia Nodia, «The Geopolitics of Religious Extremism», http://www.rferl.org/content/The_Geopolitics_Of_Religious_Extremism/2047736.html
[5] G. Tskhadaya, «Analyse politique de la rue géorgienne», Liberali n°30, 10 mai 2010 (en géorgien).
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