Attentats de Moscou : la « piste géorgienne »

Publié le par sophie tournon

CAUCAZ.COM

 

paru dans l'édition du 02/04/2010

Par Sophie TOURNON à Tbilissi


Lundi 29 mars, deux attentats suicide ont eu lieu dans deux stations d’une même ligne du métro moscovite. Le jour même, la « piste nord caucasienne » était dénoncée, alors même qu’aucune preuve ne venait l’étayer. Le lien était aisé et logique, puisque la région du Nord Caucase est quasi quotidiennement secouée par des attentats, des tentatives déjouées, des missions antiterroristes où représentants des forces de l’ordre, civils et rebelles sont tués. Dès le lendemain, une « piste géorgienne » était officiellement avancée, sans plus de preuve.



Les soupçons initialement portés sur l’origine nord caucasienne des perpétrateurs des attentats – en l’occurrence, deux femmes - ont rapidement fait consensus. Ces bombes ayant visé des civils, au centre de la capitale, en pleine heure de pointe, ont remis en mémoire les derniers attentats subis en Russie, tous revendiqués par des groupes islamistes du Nord Caucase.

Une version géorgienne : mise en scène du Kremlin

La longue chaîne d’attentats attribués aux Caucasiens – terme péjoratif désignant de manière générique ces « autres », les non Slaves mal intégrés à la nation russe – a toutefois un maillon faible, car de nature douteuse. Ce maillon est lui aussi venu à l’esprit de certains Russes au moment des deux attentats de lundi. Il s’agit des cinq explosions de l’automne 1999, qui avaient touché des immeubles d’habitation russes et tué des civils, peu avant les élections présidentielles.

Ces attentats survenaient au « bon moment », alors que le président Boris Eltsine devait quitter la scène politique et transmettre le relais à son dauphin, alors inconnu de tous. L’horreur qu’ils offrirent aux yeux de la population russe touchée en son cœur venait légitimer la deuxième guerre de Tchétchénie, et permit au Premier ministre russe Vladimir Poutine de se faire élire Président.

La Russie, pétrifiée par une guerre qui s’exportait hors de ses « frontières naturelles caucasiennes », reçut cinq sur cinq cette phrase désormais fameuse du sauveur de leur pays : « On exterminera tous les terroristes jusque dans les chiottes ». Mais certains (dont le célèbre espion Litvinenko, mort empoisonné) soupçonnèrent une manipulation, avançant que ces attentats étaient l’œuvre du FSB pour mettre leur homme, V. Poutine, en orbite présidentielle. Ces attentats du métro ont de nouveau soulevé la question du complot de l’Etat, mais sans pouvoir expliquer le but que pourrait cacher une telle instrumentalisation.

Le jour même des attentats, qui firent 40 morts et plus de 90 blessés dont certains graves, la chaîne géorgienne Pervy Kavkazki diffusait une piste audio, trouvée sur Internet. Une voix se réclamant du chef rebelle tchétchène Dokou Oumarov y affirmait que les combattants tchétchènes étaient incapables de monter une telle opération, et accusait les services spéciaux russes d’avoir monté l’affaire de toutes pièces. Le message n’était pas authentifié, mais pour les autorités russes, le fait qu’il fut diffusé par une chaîne estampillée « anti-russe » suffit pour comprendre le grossier sous-entendu : via cette voix anonyme, la Géorgie accuse les autorités russes de complot contre ses propres citoyens. Le Président de la Douma de la Tchétchénie, Doukvakh Abdourakhman, a lui aussi clairement déclaré que le FSB était de mèche avec les terroristes.

Une version russe : interférence géorgienne

Le 30 mars, le secrétaire du Conseil de la Défense russe Nikolay Patrouchev fit, lors d’une interview dans le quotidien Kommersant, une déclaration qui avait tout d’une réponse du berger à la bergère : « Il est nécessaire d’étudier toutes les versions [sur les causes des attentats]. Comme celle de la Géorgie et de son président Saakachvili, au comportement si imprévisible. Malheureusement, un grand nombre de pays le soutiennent, même militairement. Nous ne pouvons le tolérer. Cet homme a déjà déclenché une guerre, il peut le refaire. Nous savons que des collaborateurs des services secrets géorgiens entretiennent des relations avec des organisations terroristes du Nord Caucase russe. Nous devons prendre cette version en compte, et la relier aux actes terroristes de Moscou. »

Cette déclaration, aussi provocatrice soit-elle, n’est pas infondée : de telles présomptions avaient déjà été énoncées lors d’opérations antiterroristes menées au Nord Caucase. A l’automne 2009, les autorités russes avaient laissé entendre que des terroristes du Nord Caucase préparaient un complot terrés dans la vallée de la Pankissi, en Géorgie, avec l’aide des services spéciaux géorgiens eux-mêmes liés à la nébuleuse Al-Qaïda. En décembre 2009, un carnet retrouvé sur le corps d’un leader rebelle abattu révélait les détails logistiques et financiers de l’organisation clandestine touchée. Parmi les investisseurs étrangers inscrits dans la liste des soutiens à la lutte de ces islamistes indépendantistes figurait la Géorgie.

Pire, le lendemain des attentats du métro moscovite, l’Azerbaïdjan révélait que le 16 mars, les forces de l’ordre azerbaïdjanaises avaient découvert un arsenal sur leur territoire. Il comprenait des armes en provenance de Géorgie, destinées à une bande terroriste agissant en Azerbaïdjan. Ces derniers, dont un Tchétchène, avaient été arrêtés alors qu’ils s’apprêtaient à faire exploser des bombes auprès d’écoles à Bakou. Le ministère des Affaires étrangères géorgien s’est immédiatement dit prêt à coopérer avec l’Azerbaïdjan sur cette affaire qui met le doigt sur la question sensible du trafic d’armes passant par la Géorgie, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud.

Certains experts russes ont alors rappelé la thèse que ce trafic d’armes géorgien bénéficierait tout particulièrement aux Etats-Unis. Ces derniers se serviraient de ce sombre marché comme prétexte pour nouer des liens forts avec leurs partenaires et alliés, et maintenir des bases militaires aux marches de la Russie : au Moyen Orient, en Asie Centrale et dans le Sud Caucase. Selon le colonel Lev Korolkov, expert militaire russe, « Sans la menace terroriste, la présence de troupes américaines dans cette zone perd son caractère indispensable, et les Etats-Unis ne pourront plus contrôler les pays riches en hydrocarbures. »

La Géorgie est, selon l’expression russe, une véritable source de migraine pour la Russie : elle est devenue une terre d’accueil des Nord Caucasiens indépendantistes ou critiques envers le pouvoir russe lors de la deuxième guerre de Tchétchénie, quand des combattants s’étaient réfugiés dans la vallée de la Pankissi, où vivent des Kistes (Vaïnakhs de Géorgie). Ainsi, la veuve du premier Président de la Tchétchénie Itchkérie Alla Doudaeva est-elle venue se « réfugier » en Géorgie, dont elle est désormais citoyenne et présentatrice vedette d’une émission sur la chaîne Pervy Kavkaski. Récemment, un sommet des Nord Caucasiens s’est tenu à Tbilissi, à l’issue duquel les « peuples réprimés » tcherkesses et vaïnakhs ont appelé les députés géorgiens à légiférer sur le « génocide » perpétré à leur encontre au XIXe siècle.

Les réactions aux déclarations secrétaire du Conseil de la Défense russe ont été immédiates. Le représentant de l’Union européenne pour le Sud Caucase Peter Semneby a aussitôt répondu que de tels propos étaient infondés et prématurés. En Géorgie, le président du comité parlementaire à l’intégration européenne, Davit Dartchiachvili, a souligné que de telles affirmations prouvaient l’attitude résolument anti-géorgienne de la Russie. Selon lui, les autorités russes ignorent le principe de la présomption d’innocence, et attendent le moment propice pour envahir la Géorgie. Pour le parti des chrétiens démocrates, cette déclaration ne serait qu’un prétexte, sous couvert de lutte contre le terrorisme, à une nouvelle invasion.

Enfin, le vice Premier ministre Temour Yakobachvili a proposé son interprétation de l’attitude de la Russie vis-à-vis des causes de l’attentat. Selon lui, le Kremlin adapte son discours à ses auditeurs. Alors que le ministre russe des Affaires étrangères Serguey Lavrov désigne la « piste afghane » et Al-Qaïda, le secrétaire du Comité de la Défense pointe la « piste géorgienne ». Suivant M. Yakobachvili, « Lavrov s’adresse à l’Occident et au monde, pour qui le vrai problème est l’Afghanistan. Et la déclaration de Patrouchev est plutôt à usage interne, elle reflète l’hystérie anti-géorgienne qui s’est emparée de la Russie. »

Une piste bien concrète : rébellion tchétchène et durcissement des politiques russes

Mais M. Yakobachvili a surtout diplomatiquement proposé l’aide des services spéciaux géorgiens dans l’enquête en cours sur les actes perpétrés à Moscou. « Le Nord Caucase n’est pas seulement un problème russe, c’est aussi le nôtre, a-t-il ajouté. Nous ne voulons plus de flux de réfugiés en provenance du Nord Caucase, ni de nouvelles histoires à Pankissi. » Son discours innove-t-il un virage de la politique géorgienne vis-à-vis de la Russie ? Hier encore, tout dialogue, tout contact avec le Grand Satan russe était inimaginable, les quelques leaders de l’opposition partisans d’un dialogue « pragmatique » avec le Kremlin se faisaient taxer de traîtres à la patrie pour collaboration avec « l’occupant ».

Le 31 mars, Dokou Oumarov déclarait, dans une vidéo diffusée sur Internet, assumer les attentats de Moscou. Ce faisant, il démentait les propos de la piste audio mise auparavant en avant par la Géorgie. D. Oumarov justifiait les attentats comme étant des représailles vengeant les quatre civils tués par les forces de l’ordre, lors d’une mission antiterroriste le 11 février en Ingouchie. Le chef rebelle menaçait en outre les villes russes d’autres attentats similaires.

Ces menaces sont prises très au sérieux par le pouvoir russe. Au point que celui que le président Dmitri Medvedev, que l’Occident jugeait modéré par rapport à son prédécesseur, infléchisse sa politique « douce » de redressement économique du Nord Caucase pour régler les problèmes sociaux et régler les risques terroristes. Juriste de formation, D. Medvedev a tenu à préciser sa conception de la justice : « On retrouvera ces terroristes et on les exterminera tous. » Selon lui, les attentats justifient une révision du code pénal contre le terrorisme, pour permettre « d’asséner des coups de kinjal au terrorisme ». Pour ceux qui en doutaient encore, il est désormais évident que le masque est tombé : le Président reprend à son compte sinon les métaphores et le langage ordurier, du moins la violence discursive et la justice expéditive de son prédécesseur et actuel Premier ministre. Fidèle à lui-même, V. Poutine a repris son vocabulaire caractéristique : « On extirpera ces terroristes des égouts ». Entretemps, la « piste géorgienne » semble oubliée…
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Publié dans Géorgie-Russie

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