EU-Russie : "Le plus grand perdant est la Géorgie"

Publié le par sophie tournon

Un pas en avant, un pas en arrière pour la diplomatie russe

 

Deux ans après la guerre éclair entre la Russie et la Géorgie, le paysage a changé dans l'espace postsoviétique. La remise à plat décidée par Barack Obama a produit son effet. Outre la question des voies de transit vers l'Afghanistan, Washington a privilégié deux dossiers, sur lesquels Moscou s'est montré coopératif : la réduction des arsenaux nucléaires et l'Iran. Les pays européens, autrefois déchirés entre droits de l'homme et intérêts économiques, ont aussi basculé dans le réalisme. Même l'extension jusqu'à 2042 du bail de la flotte russe dans le port ukrainien de Sébastopol est passée, en avril, comme une lettre à la poste.

 

 

Aujourd'hui, une unanimité diplomatique se dessine : les rapports avec la Russie ne doivent plus se développer dans la méfiance mutuelle. La vente possible d'un navire de guerre à Moscou par un pays de l'OTAN - en l'occurrence la France, avec le Mistral - aurait été inimaginable dans un passé récent. Plus d'états d'âme : dans les chancelleries occidentales, on parle économie et sécurité.

 

Côté russe aussi, l'ouverture est flagrante. Moscou vante les mérites du multilatéralisme et du rapprochement, d'égal à égal, avec les Etats-Unis et l'Union européenne. Des investissements étrangers massifs sont nécessaires pour diversifier l'économie. Dmitri Medvedev a aussi formulé des propositions sur un espace européen de sécurité, qui ont le mérite de lancer le débat. Autre facteur important : le retrait brutal par Washington, il y a un an, du premier projet de bouclier antimissile. Il a laissé la Pologne et la République tchèque en désarroi. Mais il a aussi servi de déclic à Varsovie, longtemps convaincue que seuls les Etats-Unis pouvaient garantir sa sécurité. Aujourd'hui, les Polonais réfléchissent à la défense européenne, horizon toujours désespérément lointain.

L'idée d'un "freedom agenda" oriental, prônée par l'administration Bush, a vécu. Washington espérait que les révolutions de couleur allaient arracher les anciennes républiques soviétiques à l'influence de Moscou. Cette ambition, combinée avec l'extension de l'OTAN, a nourri le nouveau nationalisme russe.

Mais la démocratie ne se diffuse pas sur prescription, comme l'a illustré l'Ukraine. Début 2010, les forces dites "orangistes" ont perdu pied, noyées dans leurs haines internes. Cette fois, ni Moscou ni Washington ne se sont mêlés ouvertement à la lutte. Désormais, le pouvoir est totalement entre les mains de Viktor Ianoukovitch, représentant de la partie orientale russophone. Début juillet, le pays a intégré une union douanière avec le Kazakhstan et la Russie, dont l'horizon pourrait être une monnaie commune, le rouble. Une neutralité diplomatique à l'ukrainienne se dessine, éloignant le rêve de l'intégration européenne.

 

Le plus grand perdant de cette victoire du pragmatisme est la Géorgie. Haï par Vladimir Poutine, Mikheïl Saakachvili ne jouit plus d'un soutien privilégié de l'administration Obama, qui ne veut plus apparaître, militairement, comme le parrain des forces géorgiennes. L'engagement pris par l'OTAN à Bucarest, en mars 2008, d'accueillir un jour la Géorgie et l'Ukraine s'est démonétisé. Même la Pologne - dont l'ancien président, Lech Kaczynski, s'était précipité à Tbilissi avec ses homologues baltes lors de la guerre de 2008 - a pris ses distances.

Mais il faut demeurer prudent sur la solidité de cette nouvelle donne. D'autres phases d'entente similaires ont déjà été enregistrées après 1991, comme entre Bill Clinton et Boris Eltsine. Pour pérenniser le réchauffement, il faut alimenter le feu. Or, aux Etats-Unis, le nouveau traité Start pourrait faire l'objet d'une offensive républicaine cet automne. S'il n'était pas ratifié, Barack Obama subirait un grave revers.

 

Au-delà du désarmement, où la Russie peut encore prétendre au statut de grande puissance, il n'y a pas beaucoup de domaines où Moscou reste un interlocuteur prioritaire pour Washington, préoccupé par son face-à-face avec la Chine et par la zone pakistano-afghane. La Russie ne joue pas un rôle moteur dans les enceintes internationales (G8, G20, sommet de Copenhague sur le climat), privilégiant les alliances à ses frontières (groupe de Shanghaï, pays de la mer Caspienne, union douanière).

Cette nouvelle donne ne signifie pas davantage la fin des frictions dans l'espace postsoviétique. Au Kirghizistan, le renversement, en avril, du président Bakiev, suivi des pogroms d'Ouzbeks dans la ville d'Och, ont illustré la fragilité de cette petite république. Les experts surveillent aussi avec attention les mouvements islamistes, de l'Asie centrale jusqu'au Caucase. La Moldavie reste en situation de blocage politique. Enfin, la Biélorussie constitue une énigme. Le président Alexandre Loukachenko suscite une profonde hostilité à Moscou. L'avenir de ce régime répressif, qui refuse de reconnaître l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud, est en suspens.

Mais la plus forte incertitude concerne la Russie. La ritournelle de la modernisation, entamée depuis un an par M. Medvedev, ne trouve pas de concrétisation. La vie politique est confisquée par le parti du pouvoir, l'opposition confinée à Internet. Ouverture vers l'extérieur, fermeture à l'intérieur : au sein même des élites russes, beaucoup s'interrogent. La stagnation est-elle un projet d'avenir ?

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http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/09/22/un-pas-en-avant-un-pas-en-arriere-pour-la-diplomatie-russe_1414659_3232.html

 



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